Les sorcières de Salem : le culte du puritanisme

Crédits photo: Gunther Gamper

Le duo hors pair formé d’Édith Patenaude à la mise en scène et Sarah Berthiaume à la traduction signe cette nouvelle adaptation de la pièce Les sorcières de Salem dans une relecture moderne présentée du 3 au 27 novembre au Théâtre Denise-Pelletier (TDP).

En cette fraîche soirée du 10 novembre, les membres les plus frileux de l’auditoire se pressent aux portes du TDP. Le léger brouillard et le ciel noir coïncident parfaitement avec la funeste histoire de sorcières que les comédiens et comédiennes s’apprêtent à interpréter. 

Poupées piquées et soupes aux pois 

Écrite par le dramaturge Arthur Miller, cette pièce se déroule vers la fin du 17e siècle dans le petit village puritain de Salem, au Massachusetts. Une nuit, sous la lueur vacillante de la lune, de jeunes femmes se font surprendre alors qu’elles dansent le sabbat dans les bois. Afin d’éviter d’être condamnées pour sorcellerie, elles profitent des croyances populaires de l’époque pour venger leurs intérêts personnels. Le village se retrouve plongé dans une chasse aux sorcières sanglante. Les autorités tenteront maladroitement de trouver, parmi les honnêtes chrétiens et chrétiennes, les fidèles de Satan.

Au début du premier acte, les lumières s’ouvrent puis se referment au son d’une conception sonore d’Alexander MacSween – une pulsation sourde et très rythmée qui rappelle un lent battement cardiaque. Cette cadence, qui part et qui revient, habille le sentiment d’une affligeante fatalité. L’harmonie entre le son et les dialogues est parfois si efficace qu’elle fait frissonner. Tous les éléments de la mise en scène sont de connivence pour servir avec précision la brutalité du texte. 

Le pouvoir des grandes histoires

Dans un moment inattendu, vers la fin de la pièce, Tituba, une sorcière noire que les autorités ont oubliée en prison (incarnée par la sublime Anna Beaupré Moulounda), interprète un monologue évoquant un parallèle entre le récit et le mouvement #MoiAussi. Cette interruption, brutale au premier abord, rompt l’atmosphère envoûtante du récit. Le monologue est cependant si bien écrit qu’il envenime au moyen de ses sous-entendus caustiques. Entrecoupés de longues pauses durant lesquelles Tituba balaye la salle du regard, les mots déstabilisants condamnent le sort de celles que la société n’a pas voulu écouter. « Toutes des putes, toutes des sorcières! », déclare-t-elle, comme pour rappeler que malgré l’époque, le combat des femmes demeure le même.

Les mal-aimées sont crucifiées sans qu’il y ait de révolte ; c’est seulement lorsque des gens respectés sont en danger que l’autorité intervient. Tituba déclare : « C’est assez. » Celle qui admet pouvoir transcender les époques atteste que les femmes ont trop longtemps été perçues comme des créatures souillées dès qu’elles transgressent certains codes de la féminité traditionnelle. Elle affirme qu’il est temps que de nouvelles histoires soient écrites, de celles où « les sorcières foutent le feu et se remettent à danser ». 

Cette relecture féministe des Sorcières de Salem rappelle que certaines violences vieilles de plusieurs siècles laissent des traces bien tangibles. C’est une pièce qui, bien après la fin du dernier acte, fait son chemin dans l’esprit.

Les sorcières de Salem est présentée au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 27 novembre.

Florence Cantin

Auteur Florence Cantin

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