ColoniséEs: les violences d’une nation distincte

Il fallait vouloir sortir le 24 janvier dernier, alors que je titubais sur les trottoirs gelés et glissants de la rue Saint-Denis, pour me rendre au Centre du Théâtre D’aujourd’hui. Au programme: ColoniséEs, un texte d’Annick Lefebvre mis en scène par René-Richard Cyr, l’un de mes metteurs en scène de prédilection pour tout vous dire ! Mon périple hivernal fut largement récompensé par la pièce, livrée aux spectateurs comme un véritable coup de poing.

À la lecture du synopsis, je n’étais pas tout à fait certaine de ce que je m’apprêtais à voir. ColoniséEs, c’est le récit des grands événements, heureux comme tragiques, publics comme intimes, qui ont ébranlé le Québec depuis les années 60. Annick Lefebvre fait voyager les spectateurs entre deux univers: celui du personnage du « Québec d’aujourd’hui » – jeune femme évoluant en 2018 aux prises avec ses cicatrices du printemps érable – et celui de Pauline Julien et Gérald Godin qui, à travers leurs amours tumultueuses et passionnelles, nous relatent tour à tour la nationalisation de l’électricité, la crise d’octobre, les référendums avortés ou encore la prise de pouvoir de Pierre-Elliott Trudeau.

La plume tranchante de Lefebvre nous raconte les abus de pouvoir, les rêves déchus d’une nation, la volonté de changement ou encore la violence des conflits comme un film qui se déroule sous nos yeux, passant de l’humour au désespoir en l’espace de quelques mots. Il en résulte une expérience absolument cathartique pour l’ancienne militante étudiante que je suis. Confrontée à mes propres souvenirs de ces longs mois de combat, j’ai pleuré, j’ai ri comme si on me racontait ma propre histoire, mes propres expériences. D’ailleurs, la justesse et l’émotion brute de Maude Demers-Rivard, dans le rôle du Québec, la rendent déroutante.

Dans une mise en scène sobre, mais calculée minutieusement, les interprètes évoluent au rythme des mots de la dramaturge, qui a d’ailleurs féminisé son texte tout du long. Les détracteurs de cette réforme littéraire diront peut-être, sans même avoir vu la pièce, que cela alourdit le texte. Mais les absents ont toujours tort, n’est-ce pas? Sans miser sur des artifices inutiles, René Richard Cyr a laissé le soin à ses interprètes, tous au sommet de leur art, de nous guider à travers cette histoire qui est la nôtre. Cette histoire de solidarité comme de violence qui ne cesse de se répéter. Au fond, d’une génération à une autre, sommes-nous bien différents? Nos combats ont changé, mais la fougue et l’espoir qui habitent notre province sont toujours les mêmes. Il suffit de redécouvrir l’histoire de Pauline Julien et de Gérald Godin, ces amants mythiques, qui se sont mariés après 28 ans d’amour, ne laissant jamais la société définir leur relation, pour réaliser qu’avec nos polyamours ou nos relations ouvertes, nous n’avons rien inventé.

ColoniséE, c’est redécouvrir qui nous sommes, petit à petit. C’est prendre parole, même lorsqu’on pense que personne ne nous écoute. À tous ceux qui sont sortis et qui sortent encore dans la rue, ColoniséEs lève son chapeau, mais surtout, mieux que toute chose, rappel que personne n’est seul, que le combat n’est pas fini et qu’il n’y a qu’une seule direction: en avant, en avant; on ne recule pas.

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