« Et maintenant » : alors, on fait quoi ?

ILLUSTRATION PAR MATHILDE CORBEIL

Dimanche le 14 janvier à Tout le monde en parle, Aurélie Lanctôt et Léa Clermont-Dion présentaient le mouvement « Et maintenant », cosigné par Josée Boileau, Francine Pelletier, Françoise David et Elisabeth Vallet. Il s’agit de la suite logique aux mouvements #Metoo, #Moiaussi et #Balancetonporc qui ont pris d’assaut les réseaux sociaux cet automne à la suite des trop nombreuses allégations d’inconduites sexuelles. Les récits et accusations se sont multipliés à travers le monde occidental, aux États-Unis comme ici. La force du nombre nous a forcés, collectivement, à confronter l’ampleur du phénomène. « Et maintenant » arrive donc à point dans la conjoncture temporelle, suivant le mouvement américain « Times’up » s’étant massivement affiché aux Golden Globes, mais également la lettre signée par plus de 100 femmes françaises d’influence qui défendaient tristement « la liberté d’importuner ». Sous forme de déclaration, le texte invite hommes et femmes à signer la pétition en ligne qui en appelle à la sensibilisation et à l’action pour contrer la culture du viol et les agressions sexuelles. Non radicale dans la forme, la déclaration encourage les femmes à sortir de cette culture du silence et de la honte et les hommes à se faire acteurs d’un changement de mentalité. À tout point, la déclaration est calme et tempérée, voire peut-être même un peu trop…

Les violences sexuelles font malheureusement partie des agressions les plus répandues de l’histoire. Encore aujourd’hui, le viol systémique est utilisé comme tactique de guerre, à la fois pour assurer une domination et assimiler les vaincus. Nos normes sociales ont permis aux mécanismes d’oppression de s’enraciner profondément, permettant ainsi aux dominants d’assouvir leur besoin. Si en Occident, le portrait est loin d’être très reluisant, dans une société ironiquement dite « avancée », la situation est évidemment catastrophique dans de nombreux pays.. En tant que pays occidental et, disons-le, majoritairement blanc, nous avons le pouvoir de nous exprimer et ainsi de nous rassembler autour des sujets qui nous préoccupent. C’est une véritable vague qui nous a fracassés depuis l’affaire Harvey Weinstein en octobre et je ne peux qu’applaudir toute initiative qui tente de poursuivre ce mouvement.

« Au-delà d’Hollywood, cet élan, insufflé d’abord par la militante Tarana Burke il y a dix ans, est celui des travailleuses à bas revenu, des mères de famille, des femmes célèbres ou marginalisées, des adolescentes et des sexagénaires. »

Cependant, je ne peux m’empêcher de lire la déclaration suivante en y voyant d’importantes omissions. J’aurais souhaité un féminisme plus inclusif traitant des violences faites aux femmes trans, aux femmes autochtones et de couleur, qui subissent des comportements de domination doublés (genre et ethnique) ou des violences faites aux hommes, comme on l’a bien vu avec l’affaire Salvail. Si la phrase citée plus haut fait tout de même état d’un portrait large de femmes, on demeure un peu en surface. L’accès médiatique dont jouit une déclaration comme celle-ci, comme le dialogue qu’elle provoque, permet de familiariser les gens avec des concepts et idées auxquels ils ne se sont peut-être jamais confrontés. J’aurais donc souhaité une plate-forme plus complète. Je comprends très bien que la déclaration en soit se devait d’aller droit au but et cibler l’essentiel ; je salue le travail derrière la lettre. Cependant, avec une déclaration dépassant les 20 000 signataires, démontrant la fréquentation accrue du site, j’aurais préféré une plate-forme plus interactive. On aurait pu y retrouver des données brossant un portrait de la situation afin de démontrer les différents mécanismes de domination en place et les outils possibles pour les contrer. Nous nous trouvons présentement dans un momentum unique au niveau de la sensibilisation sur les violences sexuelles, pourquoi ne pas en profiter au maximum ? Connaissant l’engagement et l’implication sociale des signataires principales, j’ai été un peu déçue.

Justement, la plate-forme du mouvement homologue américain « Times’up », fournit quant à elle des statistiques, des liens vers différents organismes luttant contre le phénomène ou supportant les victimes, des conseils légaux, et même une liste d’indices permettant de reconnaître de tels actes, parfois si insidieux qu’il est difficile de les identifier. Si la déclaration « Et maintenant » est un bon point de départ, je crois qu’au-delà des mots et des signatures, on doit pousser un peu plus loin, offrir une plate-forme de soutien, pour être sûre de faire des pas en avant, voir éviter la répétition de ce cycle pervers.

Encore une fois, je trouve important de le répéter, je félicite toute initiative pour contrer ce système ancré de domination et de banalisation de la violence sexuelle. J’ai moi-même signé la pétition. Toutefois, je crois qu’il faut conserver un esprit critique, même entre femmes, non pas pour miner le travail des autres, mais pour encourager un dialogue et continuer cette lutte. Ce combat, non contre la « drague », comme le diront certaines, non contre les « hommes », comme scanderont les masculinistes, mais bien contre l’oppression et la violence, en d’autres mots contre la dépossession du soi par toute forme d’agression, de commentaire ou, tout simplement, de silence, ne fait que commencer.

Pour les intéressé(e)s : Les organisatrices promettent un évènement d’envergure le 8 mars, journée internationale de la femme.
Pour signer : www.etmaintenant.net
Pour visiter la page Times’Up.