Par : Yann Beauregard-Lemay
Des décors importés qui viennent dans des containers. Des costumes poussiéreux, réajustés et recousus. Des voix travaillées. Des athlètes de la corde vocale. C’est beau tout ça! C’est cher. Très cher même!
J’ai été voir Tosca de Puccini. J’étais habillé en civil. Vous savez, une paire de jeans, un chandail rayé, des chaussures. Tout ce que je qualifierais d’assez normal. Là-bas, j’étais très marginal. J’ai rarement été regardé de la sorte dans ma vie. Je me sentais comme un bleuet dans un paquet de canneberges. Quelque chose du genre. Et disons que les canneberges étaient un peu déconcertées de voir un bleuet parmi eux. Comme si, par ma présence, je leur enlevais tout leur pouvoir antioxydant. J’avais envie de leur dire qu’ils étaient, de toute façon, les seuls à soigner les infections urinaires!
L’Opéra de Montréal s’est lancé, depuis quelques années, dans une cure de rajeunissement. Faisant face à un déficit grimpant, ils ont remanié les postes, pressé le citron et décidé de faire un effort pour la démocratisation de leur art. Des concerts gratuits dans le métro, des forfaits avantageux pour les jeunes de 18 à 30 ans et même une série documentaire sur le métier de chanteur d’opéra. Apéro à l’opéra est un peu basé sur le concept de Star Academie. Nous suivons six participants qui apprennent le métier de chanteur d’opéra. L’émission a pour objectif de démystifier ce travail, qui, avouons-le, n’est pas commun. La série pourra être suivie sur ARTV. Je ne peux pas dire que les efforts ne sont pas là ; de toute façon, la plus grande cause de diminution d’abonnement pour l’Opéra, c’est la mort! L’exercice est donc, si l’on me permet, nécessaire.
L’histoire dans tout ça, c’est qu’il reste toujours ce bataillon de canneberges qui adore que l’Opéra appartienne uniquement à leur espèce de baie. Ils ne veulent pas de bleuets comme moi, ni de fraises comme elle. Ce n’est même pas une question de couleur dans ce cas-ci! C’est une question d’argent. La clientèle aime dire qu’elle sort voir une précieuse pièce à l’Opéra. Malgré tous les efforts qui sont faits pour que ça change, la bourgeoisie existe toujours. Et croyez-moi, elle n’aime pas tellement la présence des gens comme vous et moi. D’ailleurs, la partie dans laquelle l’Opéra de Montréal s’est lancé est loin d’être gagnée. Elle est prise entre une clientèle d’un conservatisme béat et un besoin urgent d’une nouvelle génération d’amateurs d’opéra. Historiquement, de toute manière, l’opéra n’était pas réservé à l’«élite». Nous pourrons toujours leur dire que c’est «comme dans le temps».