Photo: Vivien Gaumand

Monsieur l’éditeur,

Veuillez ne pas trouver insolent que je vous soumette ces dessins. Je ne sais pas plus dessiner qu’écrire. Seulement, est-ce qu’il ne suffit pas d’être de la race humaine pour prétendre parler aux êtres humains ?

J’ai mis toute ma liberté et tout mon amour dans ces dessins. Si vous les jugez sans intérêt, ne me les retournez pas. Offrez-les à une jolie femme de ma part.

Vous priant encore de ne pas me trouver insolent.

Réjean Ducharme

S’il ne l’a pas offert à une belle fille, il a fallu cinquante ans avant que l’éditeur à qui Réjean Ducharme adressait cette notice ne juge digne d’intérêt Le Lactume, premier manuscrit que lui fit parvenir en 1966 le célèbre auteur et artiste multidisciplinaire alors anonyme, et dernier à être publié, quelques mois avant son décès en 2017. Le Lactume est un recueil de dessins au trait de crayons de bois naïf accompagnés de légendes d’un humour et d’une absurdité savoureusement ducharmiens.

Photos: avenues.ca

La pièce Autour du Lactume, conçue la même année à l’occasion du Festival international de la littérature par le metteur en scène Martin Faucher et la comédienne Markita Boies et reprise aujourd’hui au Théâtre Denise Pelletier, en est un écho apologique prenant la forme d’une lecture intimiste de l’œuvre hybride entre le littéraire et l’art visuel. Ce collage expressif et thématique de la presque totalité des 198 dessins qui constituent l’ouvrage nous plonge dans l’univers haut en couleur d’un jeune Ducharme qui joue de la langue avec l’ironie loufoque et la gravité absurde qui lui sont propres, et ce, en abordant les thèmes qui ont traversé son œuvre, le rejet d’un âge adulte cupide et aliénant, les belles femmes et la critique d’une société mécanique. Intégrant des extraits d’œuvres ultérieures de Ducharme, le roman le Nez qui voque et la pièce Ines Pérée et Inat Tendu, Autour du Lactume incorpore avec parcimonie et sens des extraits tirés de textes de Lautréamont, Rimbaud, Corneille et Nelligan, des auteurs qui ont été source d’inspiration pour Ducharme.  

Seule sur scène, la comédienne Markita Boies porte à bout de bras le spectacle et fait élégamment honneur aux textes de Ducharme dont elle est une habituée, ayant interprété La fille de Christophe Colomb vingt-cinq ans plus tôt. Assise derrière une grande table de travail encombrée de piles de dessins et de textes, sur laquelle l’on s’imagine Ducharme s’affairer, elle présente un à un les dessins et en lit la légende, se levant quelques fois pour se déhancher sur des rythmes dansants, par exemple, ou pour déclamer solennellement « Veil Océan » des Chants de Maldoror. Espiègle, subtile, drôle et extravagante, elle livre une performance puissante, incarnant avec sagacité et ludisme les jeux de mots qui font éclater la salle d’un rire partagé, et interprète avec une sincérité émouvante les réflexions graves de Ducharme. Il y a quelque chose dans la pièce qui relève de l’inventaire et qui ne déplait pas, l’œuvre s’écoule tranquillement, les piles défaites puis refaites à l’écart, la mise en scène humble et honnête rendant hommage au génie de Ducharme.

Si à premier égard la mise en scène d’un recueil de dessins nous semble une entreprise audacieuse, Autour du Lactume ne gagne pas son pari en tous points, la portion visuelle du recueil ayant été quelque peu délaissée. Les dessins de petits formats étant rapidement montrés par la comédienne, le spectateur n’est pas à même de les apprécier à leur juste valeur. La scène est pourtant pourvue d’un écran, que l’on exploite avec économie, des images d’ambiance et des jeux de mots dont il n’est possible de saisir le sens à l’oral y étant projetés, à l’instar des dessins qui confèrent leur sens aux légendes. Petite faiblesse que l’on ne peut que pardonner à la pièce Autour du Lactume qui réjouit les amoureux de l’œuvre Ducharme et donne envie aux non-initiés de s’y plonger. 


Juliette Gaudreault-Tremblay

Auteur Juliette Gaudreault-Tremblay

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