La musique au temps des femmes

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Klô Pelgag et Sabrina Halde, crédit photo : Fanny C. Laurin

On sonne à la porte. Derrière la vitre apparaissent les jolis minois de Klô Pelgag et de Sabrina Halde (auteure-compositrice-interprète de la formation Groenland). Quelques instants plus tard, trois filles sont assises par terre, en plein milieu du salon. Des amandes en chocolat rythment leur conversation sur la musique et sur le rôle des femmes au sein de cette industrie.

Qu’est-ce que ça prend pour être capable de porter simultanément trois chapeaux : auteure, compositrice et interprète?

KLÔ : Du courage, de l’inconscience, de la naïveté en fait. C’est difficile de se dire «je vais écrire quelque chose, je vais le chanter et ça va intéresser le monde». Les premières fois que j’ai fait des spectacles, c’est comme si je n’avais pas vraiment conscience de ce que je faisais. Je n’avais pas une vision à long terme de tournées, de shows, d’albums, de gens qui applaudissent…

C’est après qu’il y a une prise de conscience. En ce moment [fin de la tournée], j’essaie de retrouver la naïveté.

SAB : Ce que je trouve difficile en ce moment [préparation d’un deuxième album], c’est que je me dis «comment j’ai fait pour faire ça [un premier album]»?  Pour nous, faire le premier album,  c’était super intuitif, on ne se posait aucune question, alors que maintenant on fait juste ça.

Est-ce que c’est ce que ça implique,  un deuxième album : une immense remise en question?

SAB : Je pense qu’il faut avoir confiance en la vie. Quand on a terminé la tournée du premier album, j’étais désillusionnée. Je me demandais comment j’allais faire pour retrouver le plaisir de créer. Je pensais que j’allais rester comme ça vraiment longtemps, mais finalement les choses se replacent. La fonction du temps est vraiment importante dans ce processus. C’est tellement épeurant de retourner au stade où on compose, tout le monde est déstabilisé.

KLÔ : C’est un moment où tu te rencontres à nouveau, dans le fond. «Je suis rendue où en ce moment, qu’est-ce qui m’intéresse, c’est quoi mes mots préférés, c’est quoi les images qui vont me faire tripper?». C’est l’fun, en même temps.

Est-ce qu’être une femme à la tête d’un groupe au Québec implique sensiblement les mêmes choses qu’être un homme à la tête d’un groupe?

SAB : J’essaie de considérer chaque personne comme un individu à la base. Mais c’est sûr qu’il y a des tendances. Étant donné qu’on est deux bandleaders dans le groupe, un gars et une fille, je peux vraiment voir les différences.

On a tendance à voir un manque de confiance au lieu de voir de la remise en question [quand on remarque les doutes d’une femme qui dirige une formation]. Et pourtant, c’est tellement important de se demander si on fait les choses comme il faut. Est-ce qu’on pointe ce questionnement-là du doigt plus rapidement quand c’est une femme qui s’interroge? Je ne le sais pas…

KLÔ : J’ai l’impression que c’est très subtil et inconscient dans notre société, mais il y a encore une forme de sexisme, et ce n’est pas juste les hommes envers les femmes, c’est aussi les femmes envers les femmes. Ce n’est pas dit, mais ça se voit. Quand t’es une fille, y’a tout le temps des attentes.

Une fois, Chloé Ste-Marie [a été critiquée] parce qu’elle était «mal habillée» pour un gala, selon les standards… Les journaux en avaient beaucoup parlé: pas une tenue assez féminine, pas une tenue de gala. Quand j’ai fait l’ADISQ, j’ai été critiquée sur mes vêtements, et sur le fait que ça n’avait peut-être pas coûté assez cher. Autant ça a été un super beau moment, autant ça a été un moment de prise de conscience et de désillusion. Pourtant, j’ai tellement été soft par rapport à ce que j’aurai pu [porter]! Dans ma tête, y’avait des affaires ben plus funké que ça.

SAB : J’pense qu’en ce moment, le plus gros défi auquel on a à faire face, c’est de se détacher de l’idée de se faire aimer. Tu ne peux pas être un leader et te faire aimer tout le temps. Il faut prendre des décisions et accepter que tu ne pourras pas toujours faire le bonheur de tout le monde. C’est aussi à nous, en tant que femmes, de nous détacher de ça.

Dans une entrevue accordée à Pitchfork au début 2015, BJÖRK dénonce le fait que les femmes ne se font pas toujours accorder tout le crédit qui leur revient pour leur art. Croyez-vous que ce phénomène est présent au Québec?

SAB : J’ai vécu ça avec Jean-Vivier (l’autre bandleader de Groenland). J’ai souvent senti que les médias ne m’accordaient pas tout le crédit que j’aurais dû avoir. Les premières entrevues commençaient tout le temps par : «c’est Jivi qui écrit la musique»? Ou sinon, quand ils parlaient de la musique dans l’entrevue, ils se tournaient vers Jivi. Pour eux, j’étais bandleader parce que j’étais la «chanteuse». J’ai passé les premiers mois à dire : non, on compose à deux, on amène chacun nos tounes. C’était dur des fois. C’est des trucs qui n’étaient pas conscients, il n’y avait pas de malice là-dedans. C’est juste que quand tu le vois, c’est vraiment weird

La discussion se poursuit et dévie sur Klô, qui a décidé de se raser les cheveux pour Leucan, sur scène, lors de son dernier spectacle de la tournée l’Alchimie des Monstres.

Klô : Oui, c’est sûr que tu veux plaire, tu ne veux pas que le monde te trouve laide. Sauf que, à un moment donné, je voyais le monde qui parlait de Klô et de son légendaire pompon [le fameux chignon de Klô]. Et là, ça devenait comme une image de marque. Y’a des gens qui se déguisaient avec mon pompon à l’Halloween. Pis là mon gérant en France voulait faire des photos où on voyait bien mes cheveux. Il voulait trouver la meilleure façon pour que mon image représente ma musique. Bref, tout ça a fait que je me suis dit, j’vais me raser les cheveux. Je n’avais pas envie d’être un personnage, qu’il y ait des figurines à mon effigie avec mon pompon. Tsé, c’est juste des cheveux…

Finalement, qu’est-ce qui vous attend prochainement?

SAB : Deuxième album à l’automne.

Klô : Album à l’automne 2016.

Sab : Ah oui? Nice! Estie, tu composes vite! Hahaha!

Fin d’un après-midi aussi savoureux que nos amandes en chocolat.

Sabrina Halde, Klô Pelgag et Lucie.

Sabrina Halde, Klô Pelgag et Lucie