Ses mots

frig
J’avais mal de ses mains
Ses mots comme un vide au ventre
Une fissure au visage
J’étais nulle part
Partout
Sans corps
Il me prit dans un murmure
Une brûlure dans mes entrailles
J’avais mal aux dents
Ses ongles dans mon dos
Me rappelaient matérielle
Disséminée sous ses draps

 

J’aurais voulu qu’il m’abîme qu’il coupe ma chair en petits morceaux pour qu’aux yeux du monde je sois morte aussi morte que je l’étais à l’aube de nous-mêmes j’aurais voulu qu’il m’empoigne qu’il perce ma peau pour que rouge perforée on me découvre enfin j’aurais voulu qu’il lacère qu’il dépèce ma substance comme ses mots ses lèvres de failles de brisures de fractures déchiraient mon âme en deux éparpillée j’aurais voulu que devant mes restes l’univers l’exècre le condamne le vénère enfin comme je l’aimais le détestais le tuais à la fois comme il m’aimait me détestait me tuait à la fois j’aurais voulu qu’aux pieds de ma dépouille de mon corps emmêlé de ma poitrine sourde entaillée il ne puisse fuir sa destruction me la remettre au visage comme il m’attribuait l’échec de tout de la beauté de l’infini du monde et du reste j’aurais voulu qu’il la pèse qu’il mesure jusqu’au bout de ses jours l’étendue de sa bouche qui hurle blâme injure divise qu’il saisisse la portée de ses mots ma voix de ses mots ma matière grise de ses mots mes entrailles qui me restent dans le crâne ses mots qu’il crachait faute de me faire muette trans lucide faute de ne m’avoir à lui faute de ne me prendre qu’à moitié j’aurais voulu qu’il m’émiette qu’il me piétine n’importe quoi peu importe pourvu qu’il efface étouffe cette angoisse avide de mon être qui me prenait à la gorge me forçait au silence me faisait croire qu’il n’y aurait plus rien que le vide intérieur derrière devant autour.

Il est parti sans poser un geste les mains blanches il a quitté mes jours comme s’il n’avait jamais rien eu à y faire comme s’il n’y avait rien noué ravagé comme s’il n’était pas la cause de tout j’appelais sans cesse celle qui m’avait mise au monde celle qui ne m’avait pas préparée celle qu’il m’avait laissée je signalais des numéros choisis au hasard qu’importe à qui j’allais vociférer ma rage ma boule au ventre contrôlait tout ma voix ma faim inexistante le temps je n’avais plus rien ni ma tête ni mes seins que des os de la peau étiolée des songes fracassés un cercle je n’étais qu’une chose ce désir d’expression qui me tenaillait me définissait m’empêchait d’amener d’aborder autre chose que ce nous de millions de tu qui m’engourdissait me glaçait me paralysait m’aliénait.

Je t’envoie mille parcelles en ruine
Celles que je range dans mes tiroirs
Que je crache dans mes cahiers

 

Il m’a fallu des mois pour relier mes fragments qu’il avait sournoisement dispersés dans tous les recoins de ma vie. J’ai rempli mes carnets de ses récriminations, de ses invectives, j’en ai déchiré les pages et les ai découpées. Je m’amusais à coller les mots en pièces sur la porte humide et rouillée de mon réfrigérateur. J’en faisais des bricolages infinis, je les inversais, les mélangeais, les déplaçais, je créais des histoires magnifiques, espérant trouver ma place dans une formule que les statistiques refusaient elles-mêmes de m’accorder.

«Une femme sur trois dans le monde est victime de violence physique ou sexuelle, la plupart de ces actes de violence sont le fait du partenaire intime.»  Presque nulle part on n’aborde cette violence qui a été mienne.

Alexandra Duchaine

Auteur Alexandra Duchaine

Alexandra Duchaine n'a pas la prétention illusoire de se connaître. Elle saisit du moins l'esquisse de ses contours, - femme, fille, sœur, copine, apprentie journaliste -, sans toutefois comprendre ce mélange de paradoxes et de rêves mielleux qui la compose.

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