Pourquoi j’ai hâte à Noël

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J’habite à côté du marché Jean-Talon. Ça se place si bien dans une conversation. Chaque Montréalais connaît cet endroit magique, qui donne l’impression à celui qui y magasine que n’importe quelle recette sera un succès gastronomique hors du commun. Qui fait oublier que notre spécialité culinaire sort le plus souvent d’une canne de conserve et s’épanouit à la chaleur du micro-ondes.

Tout ça pour dire que cet été, j’ai décidé d’aller m’acheter des fines herbes au marché Jean-Talon. Décision prise sur un coup de tête. En train de savourer mon deuxième café de la journée, la vue de ma voisine arrosant ses tomates et le kick de la caféine ont créé en moi un titillement jaloux et une excitation pas tout à fait appropriée à l’idée que, moi aussi, j’allais récolter les trésors de la terre. Voilà donc que j’arrive au marché Jean-Talon assez motivée. Motivée au point d’être, dix minutes plus tard, sincèrement convaincue que les sept plans que je venais d’acheter étaient un investissement brillant.

Premier constat post-achat : oui, j’habite à côté du marché Jean-Talon… mais pas tant que ça. Un bon dix-sept minutes de marche. Les beaux yeux bleus du ciel n’effacent pas le fait que les sept plans que j’ai dans les bras doivent se rendre à bon port. Pas le choix, je prends une boîte de carton, et ça y va. Ignorer la pitié et l’amusement dans le regard des gens qui me croisent. « Tassez-vous de là, faut que je rentre chez moi avant que la caféine quitte mon système ».

Deuxième constat post-achat: c’est bien beau d’acheter et de transporter les divins végétaux empotés, mais encore faut-il les planter. L’achat de terre et de jardinières peut bien attendre à demain. Le sentiment du devoir accompli est assez présent pour pouvoir procrastiner l’âme en paix. Va pour un troisième café.

Une semaine plus tard (parce qu’on s’entend, personne n’y croyait vraiment quand je disais que j’allais acheter la terre le lendemain), mes fines herbes vivaient joyeusement leur récente colocation. Particulièrement mon aneth. Le rythme de croissance de ce plan. Chaque soir passé sans le voir reluire de plutonium était un étonnement. Au bout d’un mois, mon aneth mesurait un bon mètre. J’aurais vu des oiseaux essayer de s’y percher que je n’aurais pas été surprise. Seulement, mon aneth ne semblait pas au courant que la taille, ce n’est pas tout ce qui compte: c’était l’aneth le plus décharné qui soit. Une pitié à regarder. Une incarnation végétale du stade olympique dans toute sa grandeur et son inutilité.

L’été a tiré sa révérence sans que j’aie osé récolter le peu de ce que mon pauvre plan, contre vents et marées, a réussi à produire. C’eût été une insulte à son image que de lui retirer le maigre résultat de ses efforts.

Aujourd’hui, mon aneth est parti pour un monde meilleur. Mon thym est gelé, mon basilic est jaune et le persil fait pitié à voir.

Constat final post mortem : le pouce vert, ça ne vient pas avec la caféine. J’ai utilisé mes herbes un gros cinq fois durant l’été. Le tout en assistant quotidiennement au spectacle de ma voisine récoltant ses tomates et sa ciboulette dans l’allégresse. Quel cuisant sentiment d’échec. Cela dit, attendez à Noël. Mon sapin sera plus gros que le sien.

Fanny C. Laurin

Auteur Fanny C. Laurin

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