« La culture, on s’en fout »: Entrevue avec l’actrice Julie Daoust

« Quand on demande aux gens de se réinventer pour pouvoir exister pendant la pandémie, que ça fonctionne et qu’on les condamne : pour moi, c’est incohérent », s’indigne Julie Daoust, actrice et animatrice radio dont la carrière a été nettement brusquée, le 28 septembre, à l’annonce de la fermeture des théâtres dans le cadre des nouvelles mesures sanitaires liées à la COVID-19. La comédienne, qui préparait la pièce Adieu M. Haffmann au théâtre du Rideau Vert, a écrit une lettre ouverte adressée au premier ministre Legault, que l’on peut lire dans le Journal de Montréal. Elle a rencontré Le Culte pour revenir sur les difficultés que connaissent les arts vivants aujourd’hui.

Dans votre lettre, vous parlez du soir de l’annonce des 28 jours de reconfinement partiel. Vous étiez en répétition générale au Théâtre du Rideau Vert. Est-ce que vous pourriez me décrire cette soirée-là et le sentiment d’ensemble qui s’en est découlé ?

C’était évidemment très particulier. On savait que c’était dans l’air, qu’il y avait probablement de nouvelles mesures qui allaient être annoncées. Certains parmi nous étaient très optimistes quant aux salles de spectacle, d’autres étaient plus prudents, disons, dans leur enthousiasme. Et puis, quand il a dit que tout fermait, ça a été comme un coup de poing dans le ventre. Un mélange de surprise, de scepticisme, de consternation, de tristesse. Après ça, on avait une représentation à faire et il y en avait deux autres avant la tombée, la date butoir. Donc, on les a faites en se disant qu’on y mettrait tout notre cœur et qu’on essaierait de les savourer le plus possible.

C’était quoi les changements qui ont dû être mis en place au théâtre, après le premier confinement ?

C’est énorme ! Premièrement, on était à peu près, au Rideau Vert, la seule pièce qui avait décidé d’aller de l’avant avec sa programmation normale. Sinon, tous les théâtres ont décidé de reprogrammer des pièces solo ou duo. Pour nous, la façon dont ça fonctionne est assez complexe. Les acteurs sont situés dans des bulles. En bulle 1, on a le droit d’être à proximité de moins d’un mètre d’un autre acteur, lui aussi en bulle 1, pendant 15 minutes sur une durée de 12 heures. Quand je parle de proximité, ça peut être une main sur l’épaule : il n’y a aucun bisou ni rapprochement de tête à tête. Donc cela implique que si, par exemple, je suis en tournage en bulle 1, je ne peux pas être au théâtre en bulle 1. Finalement, tu ne gères même plus la mise en scène, mais juste la distanciation. D’autre part, pour les acteur.ice.s ça implique de faire des choix : si un tournage te demande d’être en bulle 1 mais que tu l’es déjà au théâtre, tu es obligé.e de refuser. Ce sont des choix parfois déchirants.

Dans les salles de spectacle, ils font entrer un nombre restreint de personnes. Ce qui fait que sur une salle de 500 places, il y a environ 125 ou 150 personnes qui entrent. Quand les gens sont assis, ils peuvent retirer le masque puisqu’ils ne peuvent plus se déplacer. Il n’y a jamais d’entracte et quand la pièce est finie après maximum une heure et demie, les gens remettent le masque et sont escortés rangée par rangée.

Après, nous-mêmes les acteurs, ça se peut qu’on soit « testés positif » à un moment. C’est toujours un équilibre très fragile, mais qui semble vraiment fonctionner.

Finalement, qu’est-ce qui vous a motivé à écrire cette lettre ouverte ?

C’est surtout une question de cohérence. Je ne suis pas contre les mesures, mais dans le choix de ces mesures-là, je pense qu’il y a matière à questionnement et que c’est de mon devoir de questionner. Je comprenais que le gouvernement avait envie de faire passer un message : si on prive les gens de se rassembler, on ne peut pas les encourager à aller au théâtre. Si on m’avait dit « écoutez il y a eu des éclosions, on doit fermer », j’aurais compris. Or, ce n’est pas le cas.

Ensuite, on a vu des rassemblements dans des magasins Ikea, des centres d’achat, dans des bingos, à la chasse, et je comprends qu’à un moment donné, on ait à faire des choix. Mais quand on demande aux gens de se réinventer pour pouvoir exister pendant la pandémie, que ça fonctionne et qu’on les condamne : pour moi, c’est incohérent. J’aimerais qu’on m’explique la raison, à part celui de créer un message.

D’autre part, on ne peut pas traiter les salles de spectacle de façon globale. On n’est pas au Centre Bell comme on est à la salle Bourgie. Un show de Stromae, Post Malone ou whatever, c’est pas pareil qu’un concert de musique classique. Même chose au théâtre : on ne va pas au théâtre pour socialiser, on y va pour contempler un objet artistique !

Selon vous, pourquoi la culture est-elle ainsi sacrifiée ?

Parce que la culture, on s’en fout. C’est le message qu’on reçoit, nous, les artistes. Il y a un manque de compréhension de notre réalité. La ministre de la Culture a été inexistante, il a fallu que les artistes hurlent pour l’entendre. Elle ne connaît pas la réalité des arts vivants. Il y a beaucoup de mauvais messages véhiculés, comme si les artistes étaient des enfants gâtés. C’est vrai qu’on ne sauve pas des vies, on s’entend. On n’est pas des neurochirurgiens. Sauf qu’en temps de pandémie, ce qui a sauvé la plupart des gens, psychologiquement, c’est la culture.

Avec le recul qu’on a maintenant sur la situation, que pensez-vous de la compensation qu’ont reçues les personnes concernées par cette fermeture ? Est-ce que vous pensez qu’il y aurait de la place pour une amélioration à ce niveau-là ?

C’est très bien dans la mesure où nos cachets sont honorés. L’affaire que je pense que les gens ne réalisent pas, c’est que d’avoir une compensation monétaire, ce n’est pas tout. Les politiciens sont élus parce qu’ils vont à 3000 soupers spaghettis. Pour les acteurs, c’est pareil. Le travail amène le travail. La visibilité joue beaucoup alors quand tu en es privé.e… 

L’autre chose c’est que le théâtre, c’est un lieu physique, mais un spectacle, non. On ne peut pas suspendre et rouvrir des représentations en claquant des doigts. Les acteurs doivent maintenir leur texte, répéter, être en forme pour jouer si jamais ça ouvre à nouveau. D’autre part, la salle a une programmation pendant l’année, donc s’ils poursuivent les mesures jusqu’en décembre, janvier ou peu importe, mon spectacle n’aura pas lieu parce que, à un moment donné, il y a d’autres choses prévues pour la salle. Et ces contrats doivent être honorés.

C’est pour ça qu’on a besoin qu’on comprenne notre réalité ! Nous, on se retrouve en attente de savoir si on doit répéter par Zoom et maintenir un show qui ne va peut-être jamais être joué !

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Auteur Marius Gellner

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