Voyage(s) de Hanna Abd El Nour: L’importance de s’arrêter

 

La dernière création du dramaturge Hanna Abd El Nour est une œuvre qui, faute d’une trame narrative ou d’un thème clair, recèle d’éléments intéressants.

20 heures. Le public prend tranquillement place dans les estrades du théâtre La Chapelle. Pas de rideau pour camoufler le décor, composé de dizaines de projecteurs harnachés à quatre poteaux placés au centre de la scène, puis d’un ordinateur et d’une table tournante. Par contre, ce n’est pas cela qui surprend le plus au premier coup d’œil. C’est plutôt la couche de sable blanc qui couvre l’entièreté du plancher. Sommes-nous sur une plage? Ou encore dans le désert? Pas le temps d’élaborer une réponse. Les lumières se ferment. Place au théâtre.

Tranquillement, une mélodie de guitare acoustique brise le silence. Les quatre acteurs, Sylvio Arriola, Marc Béland, Stefan Verna et Radwan Mouneh laissent échapper, un après l’autre, paroles, chants et cris primaux en Arabe, Espagnol et Français.

Bien que la pièce ne contienne pas de dialogue et que les comédiens n’interagissent pas entre eux, ceux-ci demeurent constamment en mouvement. Même lorsqu’on cherche à attirer le regard vers l’un d’eux, à l’aide d’un projecteur ou par une prise de parole, les autres personnages font du bruit, frappent le sol, agitent le sable, font des grimaces et exécutent des danses farfelues. Malgré le fait que l’endroit où l’on est censé regarder est illuminé, difficile de ne pas se laisser déconcentrer par toutes ces stimulations sensorielles.

En dépit de leurs chemises obscurcies de sueur, cette constante agitation physique ne semble pas peser sur les interprètes. Leurs mouvements s’harmonisent avec des paroles maintes fois répétées: « Je suis en retard sur la vie », qui sont suivies de gestes frénétiques. Accompagné de ces paroles, on énonce l’âge d’un des personnages qui semble rajeunir au fil du temps: « J’ai 81 ans », «J’ai 71 ans » « J’ai 61 ans » « J’ai 51 ans» « J’ai 41 ans  » « J’ai 31 ans  » « J’ai 18 ans», on comprend que peu importe l’âge, cet homme a toujours couru après la vie afin de combler le retard qu’il avait soi-disant accumulé.

Cette peur de manquer de temps est accompagnée d’une autre crainte: le regard de l’autre. À mi-chemin, le personnage de Marc Béland se questionne à voix haute: « Qu’est-ce qui nous fait peur? », puis dirige un projecteur sur l’auditoire qui se sent attaqué, ébloui sous les feux de la rampe. En pointant cette lumière éclatante, il fournit une vague réponse : c’est le public qui lui fait peur, le jugement qu’il posera sur sa personne. Puis, il enchaîne en donnant un ordre aux spectateurs: « Parle! » « Aller parle! » Évidemment, personne n’obéit, ne voulant pas troubler la représentation. Il transmet brillamment sa propre angoisse à l’assistance, personne ne veut se lever ni prendre la parole, craignant de devenir le centre d’une quelconque attention négative.

Ce n’est pas la seule occasion où l’on brise le quatrième mur. Près de la fin de la représentation, le personnage de Sylvio Arriola s’avance candidement vers l’avant-scène et serre la main de deux spectateurs. Puis, finalement, quelques minutes plus tard, les quatre hommes empruntent la sortie du public l’un après l’autre. « Salut! », lancent-ils, tous sourires.

Des rires nerveux s’échappent de l’assistance, qui patiente quelques secondes avant de réaliser que c’est la fin du spectacle. Un tonnerre d’applaudissements retentit, accompagné de regards d’incompréhension.

Une chose est sûre, difficile de ne pas s’incliner dans la performance physique impressionnante qu’ont fournie les acteurs pendant près d’une heure trente.

Au final, on sort de cette pièce confus, bombardé d’informations et rempli d’émotions intéressantes, mais difficiles à schématiser. La quête d’une forme originale aura parfois nui à la clarté du message. Mais encore, la clarté est-elle le Saint Graal de l’art? Pas nécessairement.

On s’avancera simplement  à dire que la quête d’identité, avec tous ses dédales, ses peurs et ses hésitations, est le thème principal de cette œuvre somme toute fort bien réussie.

« Voyage(s) » est présentée du 25 janvier au 3 février au Théâtre La Chapelle :
– infos ici

 

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