Strindberg : pari réussi pour le Théâtre de l’Opsis

Violemment opposé à l’émancipation de la femme, Auguste Strindberg, auteur suédois de la fin du 19e siècle, a pourtant entretenu des relations tumultueuses avec trois épouses durant sa vie. Ses angoisses et ses doutes, face à celles qu’il ne considérait pas comme ses égaux sont d’ailleurs relatées dans ses nombreuses correspondances qui permettent aujourd’hui de tracer un portrait fidèle de cet homme complexe, trahi par les avancées sociales de son époque marquée par un changement des mentalités. C’est ici la prémisse qu’a mis de l’avant le Théâtre de l’Opsis, dirigé par Luce Pelletier afin de clore son cycle scandinave. La metteure en scène a ainsi donné le micro à des autrices québécoises afin de mettre en mot ce que les trois épouses de Strindberg auraient pu lui répondre. Pour cet homme nerveux et angoissé, les fantômes de ses trois femmes : la femme de lettres Frida Uhl et les comédiennes Siri von Essen et Harriet Bosse représentent le miroir dans lequel on évite de se mirer. Durant 1 heure 40, elles lui ont tenu tête, scindant l’air par leurs mots et troublant ses convictions par leur entêtement à se refuser comme inférieures.

Luce Pelletier a donc fait appel à Anaïs Barbeau-Lavalette, Rachel Graton, Emmanuelle Jimenez, Suzanne Lebeau, Catherine Léger, Marie-Louise B.Mumbu, Anne-Marie Olivier et Jennifer Tremblay pour donner une voix à ces femmes que l’histoire, comme tant d’autres avant et après elle, a laissé sous silence. Bien que l’on sente parfois les différentes plumes des autrices – ce qui pourrait aisément être voulu par la metteure en scène, puisque les femmes ont des voix multiples – on sent quand même une belle unité durant toute la pièce. Les idées mises de l’avant s’interrogent et se répondent, comme si les autrices s’étaient assises autour d’une table en réfléchissant à ce que ces femmes pouvaient avoir envie d’exprimer.

Même si la parole était laissée aux femmes de la vie du dramaturge, il va s’en dire que le personnage de celui-ci était sur scène tout du long de la pièce, comme le vieux Scrooge hanté par les esprits des noëls passés, présents et futurs. Jean-François Casabonne, comédien chevronné, avait d’ailleurs la lourde tâche d’interpréter cet être complexe, tantôt détestable et misogyne, tantôt fragile comme un enfant. Son interprétation extrêmement nuancée et sa présence captivante ont su retenir l’attention de la foule pendant toute la durée du spectacle. Chez les trois femmes, ce sont Isabelle Blais et Marie-Pier Labrecque qui ont su brillamment tirer leur épingle du jeu et tenir tête au Strindberg de Casabonne.  

Bien que la pièce ait, selon moi, accusé quelques longueurs et un certain déséquilibre entre les performances des acteurs, la réactualisation de la vie d’un homme d’une autre époque et la mise en lumière d’une pensée féminine nuancée et complexe ont fait de la pièce une proposition fort intéressante de la part du Théâtre de l’Opsis. Pour déconstruire nos propres stéréotypes de genre, il est primordial de faire un certain retour sur le passé et de redonner une voix, aussi fictive soit-elle, à des femmes qui ont vécu avant nous. Bien que mettant en scène un homme à la masculinité toxique, la pièce ne tombe jamais dans un procès violent et vengeur. Cela permet au public de réfléchir sur ses propres concepts de genre sans que celui-ci ne se sente confronté, voir jugé. Dans un décor à la fois majestueux et dénudé, les interprètes peuvent ainsi évoluer en jouant avec les mots, leurs seuls accessoires sur scène, dans une mise en scène simple et organique.

La pièce sera présentée jusqu’au 12 mai à l’Espace Go.

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