SANG : lorsque l’obscurité nous fait sentir vivants

Sang est la nouvelle adaptation de la compagnie Sibyllines, dirigée par la metteuse en scène aguerrie Brigitte Haentjens. Sang, pièce du célèbre poète suédois Lars Norén, revisite le complexe œdipien et en fait une saisissante tragédie contemporaine. 

Dans les années 1970, Rosie et Éric, socialistes et militants contre la dictature de Pinochet, doivent fuir le Chili par crainte de représailles. Vingt ans plus tard, à Paris, la journaliste émérite et le psychanalyste ne se sont jamais remis de l’abandon de leur fils de 7 ans. En apparence chic et aseptisé, le quotidien du couple cache un immense traumatisme qui a fractionné ébranlé leur union. Éric cache une relation d’adultère avec un jeune homme. L’issue de cette liaison et la révélation de l’identité du jeune amant conduisent le trio vers un point de non-retour. 

De retour à l’Usine C, Haentjens s’entoure de la même équipe avec qui elle a créé Dans la solitude des champs de coton en 2018. Anick La Bissonnière signe une nouvelle fois la scénographie. L’espace de jeu, créant une ambiance intime, offre une vue à 360 degrés. Le public entoure ainsi les comédiens. À l’aide d’un éclairage astucieux, ceux-ci ne quittent jamais la scène, mais parviennent à se faire oublier. Tous jouent avec subtilité, ne dérogeant pas de leur rôle durant la pièce d’une heure et demie. 

S’il y a un point positif à la captation audiovisuelle d’une pièce de théâtre, c’est bien la mise en valeur des expressions de chaque comédien et comédienne par la caméra. Il est saisissant de les voir incarner jusqu’au bout des doigts les personnages de Norén. Christine Beaulieu, qui donne ses traits à Rosie, nous livre une prestation remarquable. Chacun sait quand s’imposer sur la scène et quand s’effacer; la prestance de la distribution est indéniable. Émile Schneider, l’amant, est charismatique et sombre. Sébastien Ricard, complice de longue date de Haentjens, porte Éric, un personnage en apparence blasé et taciturne. Alice Pascual est très convaincante dans son rôle caricatural d’animatrice d’émission de nouvelles. On a l’impression qu’elle lit réellement son souffleur et on sent l’équipe de plateau invisible autour d’elle. 

Les costumes sont finement choisis et appropriés à chaque personnage. La blouse immaculée de Rosie capte la lumière qui tombe sur Beaulieu et contribue à prodiguer au personnage la beauté qu’on lui associe. À son habitude, la scène d’Haentjens est sobre, mais très polyvalente. Les accessoires sont disposés tout autour de l’espace de jeu, ce qui rappelle une arène. 

L’ensemble de la production est homogène. Espace, éclairage, accessoires, costumes et personnages s’imbriquent et créent une synergie puissante et fluide. L’action se déroulant à Paris, les comédiens doivent d’autant plus employer un français soutenu. Il se révèle naturel et finement maîtrisé par ces derniers, ne les empêchant en rien de livrer une performance forte, sentie et minutieuse. Ainsi, Brigitte Haentjens nous livre une nouvelle création explosive. Bien que le complexe d’Œdipe ait été maintes fois revisité, les personnages y faisant eux-mêmes référence, l’équipe relève avec brio l’adaptation d’un texte par moment dérangeant et déstabilisant.

Présenté une première fois en 2020 en codiffusion avec l’Usine C, le spectacle, en coproduction avec le Théâtre français du CNA, peut être vu ou revu en webdiffusion du 25 au 30 mars 2021 sur SCENO.TV.

Élie Michaud-A.

Auteur Élie Michaud-A.

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