RVQC 2018 : Ce silence qui tue, un film qui fait mal

163 000 enfants autochtones placés dans des foyers d’accueil et mis à la porte à 18 ans. 9 prostituées autochtones sur 10 ayant moins de 18 ans. Voilà seulement une fraction des statistiques que le documentaire Ce silence qui tue de Kim O’Bomsawin, présenté aux Rendez-vous Québec Cinéma, a décidé de mettre en lumière. Si la prémisse du film est d’abord la situation désastreuse que subissent les femmes autochtones au Canada, ayant 8 fois plus de chances d’être assassinées que n’importe quel autre citoyen, la réalisatrice aborde aussi le cycle de violence profondément ancré dans ces communautés. Ce sont des générations de sévices qui mènent ces femmes à devenir des victimes, mais également à ne plus considérer leur propre valeur. Comment une personne, qui ne s’est jamais sentie aimée, qui a été maltraitée de manière répétitive par ses proches ou des étrangers et qui a toutes les chances de sombrer dans la dépendance, peut-elle s’en sortir ?

« I’m not wasting money looking for fucking whores. »

Les femmes autochtones sont les individus aux conditions économiques et sociales les plus précaires au pays. Environ 1200 d’entre elles sont disparues, équivalant proportionnellement à 36 000 femmes blanches. Ce ne sont pas elles qui décident de se mettre à risque, en se prostituant ou en habitant des quartiers dangereux, c’est la société qui accepte cette situation en ne faisant rien pour changer les choses. Celles-ci sont traitées avec indifférence et ignorance et leur disparition l’est tout autant. Quand celles-ci disparaissent, la réponse policière est souvent celle-ci : « … est partie sur la brosse, attends 48 heures », témoignant de l’insensibilité des autorités.

En 1997, dans le quartier pauvre de Downtown Eastside de Vancouver, communément appelé la plus grande réserve du Canada, des femmes autochtones se sont mises à disparaître massivement. Un policier alarmé par la situation a demandé à avoir des ressources supplémentaires pour enquêter. La réponse de son supérieur fut simple : « I’m not wasting money looking for fucking whores ». Au final, la majorité de ses femmes ont été retrouvées sur la ferme du tristement célèbre Robert Pickton, dont plus de la moitié des victimes étaient autochtones. Les exemples d’apathie ne sont que trop nombreux. Belinda Williams, disparue en 1978, ne sera listée comme telle qu’en 2004. Jamais une situation comme celle-ci ne se serait produite si elle était blanche. La majorité des femmes interviewées disent la même chose : « Je suis surprise de ne pas être une statistique », illustrant cette idée que le phénomène est devenu la norme.

Quand ce n’est pas une indifférence répandue, les Autochtones peuvent également compter sur les initiatives gouvernementales pour s’assurer que le cycle oppressif se perpétue. Le documentaire s’intéresse également à la situation des pensionnats. Résultant de la Loi sur les Indiens, ces « écoles » n’ont qu’une seule visée, celle d’éradiquer la culture autochtone afin de poursuivre une initiative d’assimilation. C’est un véritable ethnocide que le gouvernement a longtemps commandité. Outre la délocalisation des enfants, séparés de leurs familles contre leur gré, c’est également une dévalorisation de leur culture et de leur identité que ces jeunes ont vécues durant des années. Deux femmes, toutes deux agressées par des prêtres, racontent comment ces lieux étaient plutôt des prisons où on les identifiait par un numéro et non un prénom. Ce n’est pas sans rappeler l’identification des Juifs à leur arrivée dans les camps. En déshumanisant l’individu de la sorte, les autorités sont arrivées à justifier les atrocités commises. Les victimes n’ont plus d’image d’elles-mêmes dans ces prisons où on leur imposait une langue qui n’était pas la leur.

« C’est en français icitte »

Kim O’Bomsawin nous offre au final un documentaire percutant et douloureux. Grâce à des entrevues bouleversantes, elle donne une voix à ces êtres victimes de racisme systémique de la part de toutes les instances de pouvoir. En tant que collectivité colonialiste, il est plus facile pour nous de se déresponsabiliser en disant que ce sont de problèmes internes, de maltraitance et de dépendance qui créent des difficultés pour les populations autochtones. Mais ces problèmes, nous y avons participé activement et la moindre des choses serait de reconnaître l’ampleur de notre implication si l’on veut réellement entamer un processus de réconciliation.

Leur vision d’eux-mêmes est telle : des feuilles mortes tombées des arbres et lavées par la pluie, comme si de rien était. C’est cette indifférence qu’il faut combattre, cette Omerta qui pousse des générations à se brutaliser entre elles, car c’est tout ce qu’elles ont connu. Une mère ne pousse pas sa fille de 11 ans à se prostituer si elle n’a pas connu la même brutalité. Si un jeune homme a été battu toute sa jeunesse, quelles sont les chances qu’il ne frappe pas sa femme et ses enfants en retour ? Aucun acte n’est excusable, mais après des années de souffrance et de traumatisme, on peut comprendre les sources de cette colère. Une colère justifiée qui habite chacun de ces individus les poussant aujourd’hui à briser le silence pour se concentrer sur l’avenir.

Le film sera présenté le mardi 27 février au cinéma Quartier latin à 18 h.