RVQC 2018: Isla blanca ou le retour après la fuite

Après 8 ans d’absence inexpliquée, Mathilde revient chez ses parents par une journée de pluie. Un retour difficile, compte tenu du fait que sa mère est gravement malade, clouée au lit et incapable de parler. Pour Mathilde, le choc du retour, l’état de sa mère et les explications qu’Émile et Pierre [son frère et son père] réclament font de cette journée un huis clos interminable, mais aussi salvateur. Les journées d’attente et de douleur sont souvent les plus longues. Pour son premier long-métrage, Jeanne Leblanc, signataire de quelques courts-métrages (Une nuit avec toi, Carla en 10 secondes), offre un film tout en simplicité portant sur la peur du retour, mais aussi sur la recherche du « plus grand que nous ». Qu’est-ce qui force une jeune fille à quitter sa famille à 16 ans? L’amour de vivre ? La quête du beau? Mais surtout, après cette exploration, comment fait-on pour faire face à ceux que l’on a laissés derrière, qui sont restés figés dans le temps?

Jeanne Leblanc, aux commandes de la réalisation et du scénario, nous force à réfléchir sur la cellule familiale, le deuil et l’impuissance. Avec une direction photographique simple, multipliant les plans rapprochés, les personnages deviennent l’âme du récit. Si l’image du présent est souvent traitée grâce à des tonalités plus froides, la chaleureuse lumière des quelques flashbacks, mettant en vedette la mère, brise le rythme du récit. La lenteur généralisée de l’histoire et les nombreux moments de silence chargés d’émotion soulignent les moments d’éclats dramatiques. Dans un récit simple, qui ne réinvente pas la roue, Leblanc arrive tout de même à sensibiliser le spectateur aux douleurs qui habitent cette famille. La mort et la dissolution ont frappé bien avant la maladie.

Misant sur quatre interprètes seulement, la réalisatrice s’est complètement fiée à eux pour porter son histoire. Et c’est un pari réussi. Charlotte Aubin, dans le rôle de Mathilde, nous offre une interprétation nuancée et intime. Elle laisse le public pénétrer son intériorité, ne forçant jamais l’émotion au-delà du naturel. La dualité qui habite son personnage se projette aisément sur nos propres vies. Qui n’a jamais hésité entre l’idée de faire face à ses démons, à ses erreurs ou alors de prendre la fuite? Étant presque constamment présente dans les scènes, Aubin crève l’écran grâce à son humanité imparfaite. Dans le rôle muet d’une femme mourante, Judith Barbeau est bouleversante. La vraisemblance de son jeu vient profondément atteindre le public qui en ressort troublé. Faire face à la maladie, à la dissolution d’un être qui, jadis, a vécu, est un phénomène profondément malaisant. L’humain a naturellement du mal à faire face à la mort. Ce sont peut-être nos propres craintes que Leblanc arrive à illustrer à l’écran. Aux côtés de ses deux excellentes comédiennes, Théodore Pellerin, dans le rôle d’Émile, laisse une marque profonde dans notre imaginaire. Le jeune comédien offre un personnage tantôt à bout de souffle, tantôt en pleine possession de ses moyens. Émile, c’est le frère qui a grandi trop vite et qui vit encore dans l’ombre de la disparition de sa soeur. Devant ce défi d’interprétation, la simplicité et l’intensité du jeu de Pellerin sont consternantes. On se trouve ici devant un jeune acteur remarquable qui laisse une marque profonde dans Isla Blanca. Je vous invite également à le voir dans le film Chien de Garde de Sophie Dupuis, présenté durant le festival, dans lequel il interprète un personnage aux antipodes d’Émile.

Ce qui crève les yeux, avec un film comme celui-ci, c’est le talent bouillonnant présent dans notre cinéma local. Jeanne Leblanc, comme ses jeunes interprètes, nous offre un produit culturel d’une qualité indiscutable, mais également d’une simplicité désarmante. Le film ne mise pas sur d’inutiles artifices tant au niveau des comédiens que de la réalisation. Le cadrage intime du film, porté par un scénario imprégné de la poésie du banal, en fait un tout cohésif, qui transporte le spectateur au coeur du récit, tout comme dans son propre présent. Pour son premier long-métrage, Jeanne Leblanc se démarque comme une réalisatrice au potentiel immense, un visage du cinéma québécois de demain.

En salle dès le 2 mars 2018.

Laisser un commentaire