Rafael Lozano-Hemmer : Présence instable

Avec le succès de la dernière exposition Leonard Cohen : Une brèche en toute chose et les rénovations imminentes de ses installations, on peut dire que le Musée d’art contemporain, sous la direction de John Zeppetelli, a le vent dans les voiles. Cependant, malgré toute ma bonne volonté, il m’est arrivé d’être déçue par les dispositifs scénographiques de certaines expositions, considérant que le musée utilise une formule redondante qui ne met pas assez en valeur les œuvres. De plus, pour être honnête, je considère qu’il était quelque peu opportuniste de réaliser une exposition sur Leonard Cohen si peu de temps après sa mort, me questionnant sur la validité d’une telle exposition dans le cadre muséal. Cela dit, avec les coupures en culture, il est impératif d’assurer la rentabilité de nos musées. Ça, je ne le remets pas en question. Évidemment, c’est quand on pense qu’une institution ne peut plus nous surprendre que celle-ci nous prouve le contraire. Entre alors en scène la toute nouvelle exposition estivale du MAC, Présence instable, de l’artiste Rafael Lozano-Hemmer.

Pour la petite histoire, Rafael Lozano-Hemmer est né au Mexique en 1967 et est désormais une figure de proue dans le milieu de l’art contemporain. Il est notamment très connu pour ses installations participatives gigantesques, ses « anti-monuments », qui emploient des projections lumineuses et l’architecture urbaine afin de mettre en lumière le contexte sociohistorique de sites importants des villes. L’exposition présentée par le MAC diffère toutefois de cette pratique artistique in situ et offre plutôt un panorama explorant la production artistique de l’artiste des dix dernières années. Le créateur s’intéresse à l’idée de co-présence, d’espace partagé par ses dispositifs dialogiques et les spectateurs, mais aussi la co-présence de points de vue, de voix actives et d’expériences singulières, comme l’explique les cartels d’exposition. En abordant cette idée par des formes poétiques, voire ludiques, l’artiste n’en fait pas moins un commentaire puissant sur les jeux de pouvoir contemporains et le concept de surveillance dans notre société technologique et moderne.

Ce qui fait des installations de l’artiste des expériences artistiques singulières est probablement la manière dont celui-ci conjugue les avancées technologiques et le principe de l’art participatif pour créer des microcosmes immersifs dans lesquels le participant se voit entièrement subjugué. Si l’artiste utilise le numérique ou le technologique, ces œuvres n’en demeurent pas moins poétiques, voire touchantes. Le spectateur se surprend à s’émerveiller comme un enfant quand l’œuvre Pulse Spiral reproduit notre battement de cœur, ou alors quand il doit entrer dans le cubicule en verre de l’œuvre Vicious Circular Breathing, se sentant, l’espace d’un instant, dans un film de Stanley Kubrick. La manière dont l’artiste arrive à matérialiser des technologies qui peuvent parfois sembler abstraites est déconcertante. Entre la captation vidéo, la reconnaissance biométrique ou encore l’utilisation d’algorithmes, chaque oeuvre se trouve à mi-chemin entre la réalité et le rêve, la frontière entre les deux étant, d’une expérience à l’autre, de plus en plus évanescente.

De salle en salle, la curiosité piquée du public s’amplifie et celui-ci se surprend à en vouloir toujours plus. Bien que le visuel des oeuvres participe à la fascination du public, rien n’est laissé au hasard et les motivations derrière les dispositifs demeurent socialement engagées dans plusieurs cas. Je pense notamment à l’oeuvre Level of Confidence, qui analyse les traits de nos visages pour les comparer avec ceux de 43 étudiants mexicains ayant été victimes d’un enlèvement collectif à Iguala au Mexique. Les technologies de reconnaissance faciales, utilisées pour tenter de retrouver ces étudiants, mais également par les forces militaires et policières, sont peut-être la manifestation la plus littérale des technologies de surveillance alors que celles-ci ne requièrent même plus une présence humaine pour être mise à profit grâce aux algorithmes de recherche. La visite du spectateur devient donc une prise de conscience alors que celui-ci ne peut plus agir en tant qu’acteur passif de son expérience muséale. L’art participatif, à tous les niveaux, force le public à prendre position dans l’oeuvre et cela l’empêche de se complaire dans une expérience essentiellement contemplative de l’art. De plus, la scénographie dépouillée de l’exposition, mise à part les cartels, ne permet pas au spectateur de perdre le momentum vécu au travers des oeuvres. Plutôt, le contexte d’exposition s’efface pour laisser les oeuvres parler d’elles-mêmes.

C’est à la fois fascinée et angoissée que je suis ressortie du MAC, dans la chaleur étouffante du quartier des spectacles. Définitivement séduite par l’originalité des oeuvres de l’artiste, celles-ci n’en demeurent pas moins une matérialisation concrète de la manière dont le système contrôle et épie nos comportements.

De quoi me garder éveillée toute la nuit…

Présence instable est présenté jusqu’au 9 septembre 2018.