Une pièce qui brise toutes conventions

Exploitant chaque sens à son plein potentiel, l’œuvre Utopie(s), dirigée par Hanna Abd El Nour, offre une expérience sensorielle paradoxale ; c’est ébranlée que j’ai quitté les lieux.

Ce spectacle, composé de dix tableaux vivants, présente au spectateur une séance qui active chacun de ses sens. La scène située au centre d’un grand espace industriel met en lumières les quinze femmes qui interprètent la pièce. À travers les deux heures de la représentation, elles élucident une question existentielle : qu’est-ce qui fonde l’identité, la mémoire et l’utopie des êtres que nous sommes, comment habiter la nature, la culture, l’Histoire et forger un imaginaire collectif ?

Dès l’entrée à l’Arsenal Art Contemporain, une incompréhension nous habite. Les lieux, tapissés de blanc, décorés d’une simplicité absolue, montrent un mur de néons d’une grandeur monumentale. Impressionnante œuvre d’art en lui-même, ce mur dégage une lumière bleutée ; le type de bleu froid, celui pouvant propager la tension à des kilomètres à la ronde.

Cette même architecture ouvre le spectacle. Les artistes s’avancent devant ce mur et marchent en deux lignes parallèles jusqu’à s’installer en une ligne simple, à l’autre extrémité de la pièce. À cet instant, le bleu froid des néons est substitué par des lumières de scènes d’un jaunâtre chaleureux. Puis, le spectacle commence.

Les tableaux mis en scène sont, malgré leur beauté, incompréhensibles jusqu’à la moitié de la pièce. Enfin, quelques hypothèses feront apparitions dans l’esprit des spectateurs. Toutefois, ces idées ne seront pas élucidées par la pièce. En revanche, l’assemblage dees œuvres animées présentées par chaque artiste créent un tout saisissant. Les regards des spectateurs ne savent plus où se poser. D’un côté, les artistes effectuant des gestes puissants forment une chorégraphie propre en son genre, où chaque femme interprète une gestuelle différente. De l’autre côté, le mur, dans toute sa splendeur, présente désormais une toile vivante, résultat de la projection de la chorégraphie des femmes sur celui-ci.   

Le spectacle offrira durant la représentation complète le choix au spectateur de regarder où il le désire. Chaque mètre carré et chaque artiste proposent un divertissement unique. Ce concept, de ne pas concentrer l’attention à un endroit précis, mais bien à l’ensemble de l’espace, est intéressant. À l’opposé des pièces traditionnelles, où le spectateur peut se blaser de l’unique scène présentée, dans cet art vivant, il en est impossible.

Cette richesse visuelle sera maintenue jusqu’à la toute fin de la pièce. Chacune des cent vingt minutes du spectacle offre un amalgame élégant composé des quinze interprétations jouées par chacune des artistes. Le dénouement, pour sa part, replonge les lieux dans une atmosphère de tension. Comme à l’ouverture de celle-ci, la pièce se termine sur quelques notes de musique dramatique durant lesquelles les quinze femmes marchent vers le mur, ce même mur qui instaure à chaque manipulation un climat d’incertitude.

En bref, la pièce Utopie(s) offre une représentation hors du commun. Tension, éblouissement, incompréhension et admiration sont fort probablement les états d’âmes qui surgiront aux esprits de ceux qui regarderont la scène. Loin d’être conventionnelle, cette pièce ne manquera pas de surprendre le spectateur à tout moment.