Papillon d’Helen Simard : le corps dictateur

Une cinquantaine de minutes, sept caméras, six artistes et l’exploitation brute de la théorie du chaos sont tout ce que nécessitait le projet multidisciplinaire Papillon pour s’infiltrer dans nos demeures, à l’occasion de sa webdiffusion jeudi dernier.

Présenté par Danse-Cité en direct de la scène de La Chapelle, avec Helen Simard à la barre de la direction artistique et Roger White à celle de la direction musicale, Papillon s’est enfin mis à nu au terme de trois années de travail et de réflexion. Les danseurs Nindy Banks, Mecdy Jean-Pierre et Victoria Mackenzie, séparés par de longs draps de plastique dégringolant du plafond, se sont prêtés à une improvisation partielle sur les sons expérimentaux de Rémy Saminadin, Roger White et Ted Yates. La chorégraphe Helen Simard, détentrice d’une maîtrise en danse à l’UQAM, a voulu illustrer des concepts mathématiques complexes issus de la théorie du chaos avec les corps de ses interprètes comme seuls outils. En créant une banque de mouvements pouvant se façonner à l’infini, elle souhaitait bâtir une « chorégraphie vivante faite de systèmes et de structures d’improvisation », note la professionnelle de la danse en discussion post-spectacle avec tous les artistes.

La production, principalement répétée sur Zoom, s’impose par vagues tantôt grandioses, tantôt délicates qui rendent l’indifférence inconcevable.. River les yeux sur l’écran équivaut à assister à une joute entre les corps et les instruments. Les artistes s’écoutent, s’épient et s’assemblent pour donner naissance à trois solos dont l’incohérence est drôlement magnifique. Bien que le fil conducteur de certaines séries de mouvements se perd parfois complètement, les possibilités qu’offrent le corps humain sont fouillées devant nos yeux stupéfaits qui croyaient les stocks épuisés. L’imprévisibilité, sans contredit à la tête de l’œuvre, fait écho au monde extérieur qui, le temps de quelques dizaines de minutes, s’efface presque.

Victoria Mackenzie, danseuse du projet, se distingue de par son utilisation audacieuse du sol et par sa polyvalence. Elle parvient à déguiser des mouvements d’une simplicité désarmante – une marche, une courte séquence de bras – en enchaînements riches où ses membres semblent parfois en décalage avec son esprit tant ils sont enflammés. Sa présence sur scène se situe au croisement entre l’impénétrable et le bouleversant, et est démultipliée lorsque ses yeux trouvent la caméra, moment qui ne se produit qu’une seule fois. En contrepartie, il  aurait été pertinent de mettre davantage de l’avant Nindy Banks : douce, mais inébranlable, on ne l’a pas assez vue. Mecdy Jean-Pierre, plus souvent au premier plan, perce un peu moins l’écran. Certaines de ses hésitations et crispations ont légèrement troublé le caractère fluide de la pièce, malgré d’impressionnantes prouesses qui se doivent d’être soulignées. 

Sous des jets de lumière d’un bleu vaporeux ou d’un rouge strident – moments exaltants durant lesquels les musiciens se sont déchaînés –, les six artistes ont donné sans retenue, en dépit de la présence d’un public pour tout recevoir. Avec Papillon, Helen Simard donne lieu à la danse du chaos jusqu’à ses profondeurs les plus insaisissables, et c’est sans doute le désordre qui fait sa beauté, plus que tout le reste.

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Auteur Noémie Rochefort

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