Made in Beautiful (La belle province) : le Québec dans toutes ses zones grises

Crédit photo: Valérie Remise

1995 : le camp du Non l’emporte de peu sur le Oui. Les espoirs renouvelés d’une société distincte se dissipent, laissant un goût amer dans la bouche. Chez Linda, les conversations fusent malgré les costumes clownesques portés par les personnages en cette soirée d’Halloween. C’est comme ça. Malgré la discorde, les rivalités et les opinions polarisées, la famille de Linda se réunit chaque Halloween. En plus de voir la famille évoluer, c’est toute l’histoire et les bouleversements nationaux et internationaux des 25 dernières années que l’on passe en revue. 

Dans le froid glacial de janvier, la pièce Made in Beautiful (La belle province) agit étrangement comme une claque au visage et un baume sur le cœur. Confrontés à cette famille chaotique mais tellement humaine, on reconnaît des visages, on identifie les membres de notre propre tribu et on se rappelle aisément des débats ayant pris toutes sortes de tournures inattendues. D’un moment à un autre dans la pièce, le personnage que l’on a jugé plus tôt devient celui qui nous plaît le plus. On fait face au fossé générationnel qui se creuse de plus en plus au Québec : il n’y a qu’à regarder les nouvelles pour le constater. Le spectateur pénètre dans l’univers de l’auteur-metteur en scène avec une aisance naturelle et observe le récit qui se déroule sous ses yeux comme l’étrange reflet de sa propre histoire. Les mots tantôt poétiques, tantôt incisifs d’Olivier Arteau viennent tisser un portrait représentatif familial et social de notre société québécoise, et ce, d’hier à aujourd’hui. Parsemé de références qui plairont aux spectateurs de tous âges, Made in Beautiful (La belle province) est un terrain de jeu inclusif pour quiconque souhaite s’y aventurer. 

Dans une mise en scène habilement ficelée avec quelques artifices, Olivier Arteau peut, sans jamais tomber dans l’excès, compter sur une magnifique distribution pour livrer son texte. Les interprètes arrivent tous à tirer leur épingle du jeu dans une distribution variée et solide. Le plaisir qu’ils ont à jouer ensemble est tangible et ne fait qu’amplifier les relations familiales mises en lumière dans la pièce. Devant le rythme rapide des tableaux présentés, représentatifs (selon Olivier Arteau) des modes de vie effrénés nord-américains, les acteurs jouent gros, presque de manière caricaturale, parfois tout en subtilité, laissant le plaisir aux spectateurs de se laisser surprendre d’une scène à une autre. Je salue le jeu d’Ariel Charest dans le rôle de la tante Cynthia. En plus de sa présence naturelle et de son charisme sur scène, l’interprète nous livre un personnage aux multiples facettes, tout en nuances, nous arrachant des rires bien gras pour mieux nous faire pleurer au prochain détour. 

Made in Beautiful (La belle province), c’est une histoire de famille, c’est l’histoire de notre province. Sur scène, les Québécois au langage coloré mis en scène par Olivier Arteau s’offrent à nous dans toute leur beauté et leur laideur, loin d’une vision manichéenne, en explorant toutes les nuances humaines. La pièce est présentée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 5 février 2020. 

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