Les rêves inachevés des trois soeurs

Lorsque je suis sortie de la salle, je me sentais complètement troublée, désorientée. Je dirais même nostalgique, sans vraiment savoir pourquoi. Oui, c’est bien ce que je ressentais  à la suite de la pièce « Les trois sœurs », présentée au Monument-National par les finissants de l’École nationale de théâtre.

Les lumières se ferment. Ça commence : silence dans la grande salle, remplie à pleine capacité. On rencontre rapidement les trois sœurs ricaneuses, toutes jeunes et pleines de vie. Les éclats de rire sont au rendez-vous, tout autant sur scène que du côté de l’auditoire. Le tout était présenté avec un brin de légèreté : on s’attache aux sœurs et ceux qui les accompagnent

Entre la nounou de la maison, plutôt vieille, qui n’entend rien, leur frère qui commence une relation avec une jeune femme extravagante, leur grand-père assez farfelu et deux militaires bien séduisants, il en fallut peu pour sentir cette complicité qui régnait dans le groupe.

Les jeunes adultes rêvent d’une vie meilleure qui les attend à Moscou. Il s’agit d’une occasion parfaite pour se dénicher un bon travail et une vie stable. Ils fantasment sur leur avenir et les aventures qui les attendent. On avait alors le sentiment optimiste de suivre la vie d’une gang de jeunes adultes remplis d’espoirs.

Ce qui m’a déstabilisé? Après une trentaine de minutes, la cadence change sans crier gare. On comprend alors que les années passent au fil des changements de décor. La vie des trois sœurs et de leurs compagnons évolue au gré des saisons, sans toutefois répondre à leurs attentes.

Les conflits éclatent. Les enfants naissent. Avec cela viennent les responsabilités. Une atmosphère morose s’installe. Une pesanteur est palpable dans la salle, alors que le désespoir s’empare des personnages. Entre les crises existentielles, la sœur Macha  tombe amoureuse sergent Nikolaï Lvovitch Touzenbach, amour qui est évidemment impossible, étant elle-même embourbée dans un mariage malheureux.

Une autre saison se conclut. Rien ne va mieux : les trois sœurs sont plus malheureuses que jamais. Leur rêve de s’établir à Moscou s’estompe. Elles se souviennent du temps où tout semblait rose, où tout semblait beau. Lorsqu’elles étaient encore jeunes et pleines d’espoir. Lorsqu’elles rêvaient d’une vie à Moscou. Une vie heureuse, sans souci. Rien n’a tourné comme elles avaient prévu. Finalement, le discours qui clôtura le spectacle portait sur les grandes questions de l’existence, dans lesquelles il est facile de se projeter.

Le rideau tombe, la salle se lève afin d’applaudir le talent des jeunes finissants. Ceux-ci n’ont pas simplement joué des personnages. Ils ont poussé leur rôle encore plus loin : ils ont su transmettre au public le  mal de vivre. Il était  inévitable de se sentir interpellé par ce qui venait d’être présenté. Qu’importe son âge, qui ne s’est jamais demandé ce qui se serait passé, ayant fait des choix différents? Qui n’a jamais vu un rêve tombé à l’eau, comme celui des trois sœurs voulant s’établir à Moscou? Comme Irina Prozorov, qui n’a jamais eu peur d’occuper un travail qu’il n’a jamais souhaité?

C’est pour cela que j’ai quitté la salle avec un étrange sentiment de nostalgie. Durant ces deux heures, rien n’a été embelli : on était même loin de la fin heureuse d’un conte de fées. La pièce des trois sœurs d’Anthon Tchekhov a su toucher les cordes sensibles du public, et ce, de manière touchante.   

Joigner la discussion 1 commentaire

  • Pierre-Olivier Gaumond dit :

    Bonjour!
    J’étudie en théâtre et quelques erreurs se sont glissées dans votre texte!
    1. Au 2e paragraphe, vous parlez du grand-père des trois soeurs : elles n’ont pas de grand-père. Le médecin alcoolique est leur voisin et un ami de la famille (et fut amoureux de leur mère)

    2. Macha tombe amoureuse de Verchinine, aka le « commandant amoureux » (« major amoureux » pour leur traduction) et non de Touzenbach, le baron amoureux d’Irina.

    J’avais eu l’impression que la pièce ne rendait pas justice au texte : tous les personnages me semblaient confus. Cette critique me convainc que je devais pas être totalement dans le tort! Hahaha 🙂

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