Les larmes amères de Petra Von Kant : l’ivresse de la torture amoureuse

(Crédit photo : Maxim Paré-Fortin et Guillaume Langlois)

L’Allemagne des années 70. Petra Von Kant, créatrice de mode célèbre, enchaîne les échecs amoureux. Tentant de se convaincre qu’elle mène la vie qu’elle désire, elle  rencontre par hasard Karin Thimm, jeune femme d’origine plus modeste. Les deux femmes, que tout oppose, tombent farouchement amoureuses l’une de l’autre et entament une relation tortueuse et déchirante. C’est la prémisse de base de la pièce écrite par Rainer Werner Fassbinder, puis projeté au grand écran en 1972. Ici, l’histoire est reprise par le metteur Félix-Antoine Boutin sur les planches du Théâtre Prospero.

Sur scène, l’immense décor, drapé de rouge, se présente au public comme un huis clos angoissant. L’appartement de luxe de Petra, où toutes choses sont à leur place au départ, évoluera d’ailleurs au même rythme que le personnage principal, devenant de plus en plus chaotique au fur à mesure que celle-ci se voit dévorer par ses passions. Dans cet espace scénique hypnotisant, les femmes imaginées par Fassbinder, comme les actrices mises en scène par Félix-Antoine Boutin, sont tantôt fragiles tantôt imposantes, passant de la jeune première à la force de caractère et, par la suite, au désespoir, comme de véritable Médée.

Anne-Marie Cadieux, grandiose actrice, propose une interprétation tout en nuance, passant d’une émotion à une autre à la vitesse grand V. On se surprend à aimer comme à mépriser son personnage qui pourtant ne pourrait pas être plus humain. Cette humanité désarmante pour le public, présentée dans toute son imperfection, vient ponctuer toute la pièce. Le drame psychologique qui se joue devant nous se métamorphose alors en un canevas sondant la complexité des pulsions humaines, voire la cruauté de l’être humain blessé. Karin est cruelle avec Petra, qui, en retour, est cruelle avec les gens qui l’entourent. Sophie Cadieux, dans le rôle de Karin Thimm, semblait parfois effacée par la présence titanesque d’Anne-Marie Cadieux, de qui il est difficile de détacher son regard. Malgré tout, elle offre un bon contrepoids au personnage de Petra, véritable noyau de la pièce. Par moment, force est d’avouer que les modèles féminins proposés m’ont un peu lassée, de par leur côté mélodramatique. Cependant, ils n’en demeurent pas moins représentatifs d’une féminité complexe. Fassbinder, qui avait écrit cette pièce alors que lui-même était en amour avec un bel acteur marié et hétérosexuel, découpe les sentiments amoureux au couteau.

La mise en scène à la fois réaliste et lyrique de Félix-Antoine Boutin sert bien le texte et l’extravagance des personnages, notamment celui de Petra. Les mouvements y sont chorégraphiés de façon organique, mais encadrent toutefois les interprètes, qui laissent libre cours à leurs émotions. C’est donc un tout très bien ficelé que le metteur en scène offre au public. Une pièce à voir pour découvrir Fassbinder, dont l’écriture résonne si bien à notre époque, et pour l’interprétation sans faux pas d’Anne-Marie Cadieux.

À l’affiche au Théâtre Prospero jusqu’au 6 avril.

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