Les déchirures célestes

(Crédit photo: récupéré du site de l’Espace Libre)

Ce n’est pas d’hier que les gens se fascinent pour les histoires d’amour épiques, voire tragiques. Aurions-nous fait passer à la postérité Roméo et Juliette si leur histoire d’amour et les sacrifices qu’ils ont faits ne dépassaient pas l’entendement ? Les peintres auraient-ils repris mainte et mainte fois la noyade d’Ophélie si ce n’était du déchirement qu’elle représente? Encore aujourd’hui, même à travers le cynisme ambiant, même si le combat contre les étiquettes fait rage et même si les applications de rencontre ont remplacé les longues correspondances écrites, ne cherchons-nous pas toujours cet amour transcendant? Entre en jeux la pièce Je ne te savais pas poète, présentée à l’Espace Libre depuis le 4 décembre.

Au final, nous ne sommes pas bien différents, même si on a abandonné la poésie des longues lettres papiers pour des textos expéditifs.

La pièce relate la correspondance enflammée entre Gérald Godin et Pauline Julien qui, après s’être rencontrés en 1961, correspondront et éprouveront l’un pour l’autre un amour déchirant jusqu’à la mort de Godin en 1994. À travers les mots qui emplissaient le petit studio de l’Espace Libre, le public découvre deux êtres complexes déchirés entre les sentiments qu’ils éprouvent l’un pour l’autre, tentant de redéfinir leur relation à chaque détour. Alors que Pauline Julien fait carrière en France et que Gérald Godin demeure au Québec, ils abordent l’amour, la distance, les limites du don de soi et l’absence de l’autre en trouvant les mots justes. Au final, on découvre que les préoccupations amoureuses n’ont pas tant changé depuis cinquante ans et leur histoire d’amour en montagne russe nous renvoie de plein fouet notre propre image de l’amour, aussi limitée soit-elle. En parlant avec Rose-Anne Déry, qui interprète Pauline Julien, elle m’explique que cette similitude entre les questionnements vécus par les protagonistes et ceux de notre génération a été fascinante à aborder dans la pièce, surtout venant de deux icônes comme Godin et Julien. Au final, nous ne sommes pas bien différents, même si on a abandonné la poésie des longues lettres papiers pour des textos expéditifs.

Si la pièce démarre lentement, le tout étant centré sur le texte, avec une mise en scène sobre et une économie de mouvement, elle prend son sens à mi-chemin durant le spectacle. Les acteurs, Rose-Anne Déry et Laury Huard, habitent consciemment l’espace, laissant cours à des émotions dénuées d’artifice, qu’on ne peut plus crédibles. Pour Rose-Anne Déry, aussi cofondatrice de la compagnie Tableau noir qui produit le spectacle, cette sobriété et cette absence de jeu d’imitation étaient primordiales pour donner vie à cette relation épistolaire. Même si les mots sont puissants, chaotiques et percutants, l’interprétation demeure tout en finesse, voire enveloppe le public d’une caresse intime. Les acteurs évoluent dans un décor simpliste, deux murs et un plancher sur lesquels ils écrivent à la craie, dessinent frénétiquement par moment et insistent sur quelques tournures de phrase.

L’ambiance musicale, fruit de la collaboration entre Étienne Thibeault et Yves Morin, est feutrée, mais omniprésente. Le mélange de piano, synthétiseur et guitare électrique m’a rappelé la trame sonore du film Her de Spike Jonze, réalisée par Arcade Fire, pour sa douceur enveloppante et son habileté à nous faire rêver.

Entre les mots et la musique, le spectateur ne peut qu’être aspiré par ce torrent d’émotions, par ces angoisses amoureuses qui, finalement, réchauffent nos coeurs de pierre.

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