Le refuge artificiel

(Crédit photo: récupéré du site web du Centre du théâtre d’aujourd’hui)

Et si les centres commerciaux, ces véritables temples du consumérisme, pouvaient résumer l’insécurité collective et l’obsession pour le neuf qui gangrènent notre époque?

C’est ce qu’Emmanuelle Jimenez essaie de prouver dans sa nouvelle pièce Centre d’achats, présentée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 1er décembre prochain. Travaillant de concert avec le metteur en scène Michel-Maxime Legault, qui présente sa quatrième œuvre au CTD’A, et le Théâtre de la Marée Haute, l’auteure présente un spectacle d’une heure vingt durant laquelle elle fait état des nombreuses contradictions qu’abrite la société de consommation, sans toutefois tomber dans les clichés.

Centre d’achats, c’est sept femmes de différents milieux dont les destins s’entrelacent dans un amalgame de dialogues sur les grands thèmes de la vie. À l’abri d’une tempête violente à l’extérieur, qui symbolise le vrai et cruel monde, les protagonistes débattent sur des enjeux existentiels tout en se magasinant de nouvelles pantoufles ou une poêle en stainless.

Le premier échange, entre deux dames d’âge mûr, décortique indirectement le phénomène de la vieillesse. En se remémorant des jours plus glorieux, durant lesquels elles pouvaient se pavaner dans les rues sans craindre de croiser leur propre reflet, ces dernières dépensent leurs journées – l’anglicisme est ici justifiable – dans les centres d’achats.  À la vue d’anciennes amies ou collègues qui semblent dépérir à vue d’œil, elles ne peuvent s’empêcher de se comparer pour atteindre un brin de dignité ou de satisfaction.

Ensuite, la mort imminente d’une proche réunit un autre couple de sœurs aux personnalités complètement antipodiques. L’une est agente immobilière, friande de haute couture et de dépenses faramineuses; l’autre est étudiante en littérature, s’oppose au capitalisme sauvage et s’enivre en récitant du Paul Éluard.

La maladie est au cœur du troisième dialogue, alors qu’une mère, accompagnée de sa sœur schizophrène, est à la recherche d’une robe de bal pour sa fille adolescente. Héritières d’une partie de la richesse d’un oncle fortuné, elles dévient de leur quête pour faire des achats impulsifs. Ne sachant quoi faire avec sa frangine malade, le personnage de Josianne tente de limiter les dégâts pendant que celle-ci lui fait honte involontairement.

En retrait, sa fille, enfermée dans une cage de verre, n’a pas d’interlocuteur. Symbolisant la jeunesse, Julie-Josie, interprétée avec brio par Tracy Marcelin, ne s’identifie pas au culte de la consommation de ses aïeux. Son plaidoyer tombe cependant dans l’oreille d’une sourde, car sa mère persiste tout de même, à de nombreuses reprises, à vouloir lui acheter une robe. Le tout résume un concept particulièrement actuel : le fossé générationnel entre les baby-boomers, les X et les Y.

Les paradoxes semblent d’ailleurs être la pierre angulaire de la mise en scène de Michel-Maxime Legault : les personnages, habillés et coiffés au paroxysme du too much, contrastent avec le décor complètement épuré, tandis que les discours tragiques s’opposent avec la trame sonore, qui n’est pas sans rappeler la musique d’ascenseur.

Centre d’achats se révèle, au final, comme une métaphore de notre naïveté volontaire. Eh non, on ne peut pas panser nos maux les plus profonds avec de nouvelles pantoufles ou une poêle en stainless

Félix Desjardins

Auteur Félix Desjardins

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