Quand la danse devient mots; partage entre corps et esprit.

(Crédit photo: Manoushka Larouche)

 

Dans une grande pièce semi-blanche, semi-noir, se trouve, au sol, une table. Du moins, nous avons l’impression que c’est une table, puisqu’il ne s’agit que d’un collant posé sur le sol de forme ronde et de couleur brune.  L’illusion fonctionne, car sur celle-ci sont déposées des bouteilles de champagne avec coupes, raisins et eau. On comprend alors le titre du spectacle de danse « Attabler » qui avait lieu à l’Agora de la danse du 5 au 8 décembre.

L’impression reçue lors de mon entrée est positive. En effet, la pièce s’illumine sous un angle de partage et d’écoute. Les gens discutent, boivent et rient.

Pas de siège pour les spectateurs, pas de scène, que cette table à même le sol.

Penchez-vous pour vous servir.

Servez-vous au son de la harpe.

Et puis, assoyez-vous où vous voulez.

Au sol si vous le désirez. Ce que certains feront.

D’autres ont préféré prendre des chaises pliantes déposées sur un mur.

Et c’est ainsi que nous sommes tous attablés autour et à l’intérieur des expérimentations de Katya Montaignac, en résidence à l’Agora depuis deux ans.

L’espace se mélange entre scène et salle de spectacle, entre art et chorégraphie. On se demande ce qui nous attend vraiment.  

Les interprètes sont déjà dans la pièce avec nous. Elles ont toutes participé et collaboré à l’élaboration du spectacle.

Et puis, à cet instant, ont-elles déjà commencé leur danse? Elles portent leur costume et circulent pour nous resservir à boire et à manger. Rien ne me laisse présager que le spectacle va commencer ou qu’il est déjà commencé du moment où j’ai mis les pieds dans la pièce.

Des mots inscrits sur un mur sont nos seuls indices, comme des morceaux de puzzle qu’on doit restituer.  

Le seul accessoire qui nous annonce qu’un spectacle se produit est le micro placé à l’opposé de la table.  

Pas de lever du rideau ni de coups de bâtons sur le sol. Seulement un mot prononcé à ce micro: c’est à cette minute que j’ai compris que le spectacle allait commencer.

Bien vite, on nous propose un questionnement. Quelle est la place du spectateur dans le spectacle?  

Et c’est ce que je me demande aussi à ce moment-là.

Je me demande si je dois absolument mettre en place tous les morceaux du puzzle pour comprendre ou bien si je me laisse tout simplement prendre au jeu.

La tension est palpable dans l’audience.

Les cadres bien connus du spectacle se retrouvent brisés par les danseurs qui se déplacent et dansent parmi les spectateurs passifs. Parfois, cela crée des moments d’inconfort. Certains quittent même l’endroit par faute de repères. On ne sait tout simplement pas où tout cela va nous mener et ceux qui ont du mal à lâcher prise ne se retrouvent pas dans ce lieu de partage, puisqu’il ne s’agit pas uniquement de recevoir, mais de donner également.

« Attabler » s’amuse avec son public et le questionne par la même occasion.  

On le fait bouger dans l’espace.

On l’apporte à changer son regard vers le spectacle.

On change son rapport avec les performeuses.

Ceux qui se prêtent réellement au jeu, se détendent, se laissent embarquer dans le mouvement des corps dans la pièce et écoutent attentivement les paroles.  Même si, par moment, celles-ci prennent trop souvent le dessus sur la danse, j’ai aimé les questions posées.

Qui sommes-nous comme public et d’ailleurs, sommes-nous beaucoup plus qu’un public?  Quels rôles jouons-nous dans le spectacle?

Ainsi, vous êtes un spectateur averti. Pour aller voir « Attabler », il faut avoir le courage de se laisser questionner et de ne pas avoir peur d’oser mettre les coudes sur la table.