Antigone : « Mon cœur me dit »

Sorti triomphant du Toronto International Film Festival en remportant le prix du meilleur long métrage canadien, Antigone est maintenant le choix du pays aux Oscars. La réalisatrice Sophie Deraspe reprend la tragédie grecque de Sophocle, écrite en l’an 442 avant J.-C, en un texte adapté en pièce de théâtre par Jean Anouilh en 1944.

Dans l’adaptation libre de Deraspe, la famille Hipponomé est immigrée d’un Moyen-Orient flou. Leurs parents assassinés en fuyant le pays, les enfants vivent avec leur grand-mère dans un quartier modeste de Montréal.  Dans une altercation policière, Étéocle se fait abattre d’une balle trop hâtivement tirée. Son frère tué sous ses yeux, Polynice est accusé d’assaut sur un policier et risque la déportation dans un pays qu’il a quitté alors qu’il n’était qu’un bambin. Dans le texte original, les deux frères, Étéocle et Polynice, se battent à mort pour leur royaume. Polynice, considéré comme un traître, n’a pas le droit à des funérailles dignes de ce nom; son corps est abandonné aux vautours à l’extérieur du château. Ici, Étéocle a droit à des funérailles en règle auxquelles son frère Polynice assiste, escorté et menotté, pour qui c’est une mort civile. Les vautours sont représentés par les médias, traditionnels et actuels, ou tout simplement par l’injustice sociale que vivent les protagonistes. 

Cette injustice, inconcevable pour Antigone, la pousse à sacrifier sa liberté et sa vie pour sa famille en prenant la place de son frère en prison. Le même sort la guette. Son courage dans sa désobéissance sociale est choquant. Incarcérée, un soulèvement social se crée, porté par l’amour et l’admiration de Hémon (Antoine Desrochers) pour la jeune femme. Bien que l’Antigone d’Anouilh finit seule et emmurée, une incroyable solidarité naît de cette bavure policière et de la révolte de l’héroïne dans cette adaptation contemporaine. Le film donne des frissons, du cœur au ventre. Cette force de percussion est due au choix authentique de sélectionner un casting majoritairement sauvage.

Les personnages d’Antigone sont accessibles et dépouillés d’une façon émouvante. Et alors qu’on demande à l’accusée comment elle fait pour continuer – de se battre, d’aimer et de crier aussi fort pour son frère, le seul qui lui reste et pour qui tout joue contre lui -, sa réponse raisonne : « Mon cœur me dit. » On la menace de lui refuser sa citoyenneté canadienne, « un bout de papier! » s’écrie Antigone. Nahéma Ricci est une révélation à l’écran. La protagoniste transperce l’écran de son regard d’un bleu infini. Bleu comme la mer, celle qu’elle a traversée alors qu’elle ne marchait pas encore. Bleu comme les murs de la modeste maison où elle vit. Ce bleu lumineux à l’empathie désarmant, Ricci le transporte dans chaque scène. Ce regard s’humidifie et se déverse face à la désillusion d’un système de justice froid où le cœur manque.  

Bien que la fin peut en laisser plus d’un perplexe, le film nous offre des scènes généreuses par leur intimité, la mise à nue des comédiens et les différents enjeux sociaux que rencontre Antigone sur son chemin. On salue d’autant plus le balancement qui est fait, car, bien que des abus de pouvoir sont montrés, des acteurs sociaux foncièrement bons viennent épauler la jeune femme. L’immersion se complète par des scènes à l’esthétique empruntée des médias sociaux et par une trame sonore où se retrouve un son rap comme celui de Vic Sage. Des siècles après sa première écriture, la cause d’Antigone – justice, amour et famille -, fait encore écho aujourd’hui.


Élie Michaud-A.

Auteur Élie Michaud-A.

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