« Hurlevents » ou l’amour tragique au temps du 2.0

Je me souviens de la première fois que j’ai lu Les hauts de Hurlevents d’Emily Brontë. Ce qui m’avait profondément marquée, au-delà de la passion dévastatrice qui habite les protagonistes principaux, c’est peut-être la cruauté de l’être humain. Lorsque Heathcliff est abandonné par Catherine, c’est au monde entier d’en payer le prix, peu importe les conséquences. La pièce Hurlevents, présentée au théâtre Denise-Pelletier, nous démontre que des siècles plus tard, l’amour et la destruction vont toujours de pair.

Sur scène, un appartement étudiant banal comme nous en fréquentons tous. Émilie, qui part faire sa maîtrise à l’étranger, organise un souper de départ avec ses deux colocs, Édouard et Isa, et sa prof de littérature, Marie-Hélène. Dehors, la tempête rage. Sa sœur Catherine fait irruption dans la soirée, le cœur au bout des lèvres, accompagnée de Sam Falaise, son chum qui parle peu. Au fil de la soirée, cette comédie dramatique révèle les pièges de l’amour et de la « soif d’absolu ». Les lecteurs avides de Brontë reconnaîtront aisément des caractéristiques des personnages originaux dans cette adaptation très libre du texte victorien. Si le fond rappel le récit du 19e siècle, la forme change totalement sous la plume de Fanny Britt, qui signe l’œuvre dramaturgique.

Les personnages, se lançant des répliques truffées d’anglicismes, représentent bien les milléniaux que nous connaissons tous. Forts de leurs opinions, ils scandent des grands idéaux sans en saisir toutes les subtilités. On appréciera particulièrement le féminisme confus d’Édouard qui ne sait plus c’est quoi, être un bon gars. Au fil de la pièce, on vit leur souffrance comme si c’était la nôtre. On évoque le « #metoo », l’avortement et les réseaux sociaux dans une histoire bourrée de références contemporaines. Grâce à l’écriture sensible de Fanny Britt, les personnages prennent vie et nous renvoient un triste reflet de nous-mêmes. La dramaturge arrive avec brio à saisir les tourments de la jeune vingtaine, cet âge sauvage où les passions nous consument. Aussi idéalistes qu’ils soient, ces jeunes, en constante quête identitaire, tentent de se définir individuellement tout en se laissant absorber par leurs sentiments.

« La dramaturge arrive avec brio à saisir les tourments de la jeune vingtaine, cet âge sauvage où les passions nous consument. »

Brontë, dans un roman qui avait fait scandale à sa parution, avait su saisir la ligne toute mince qui sépare l’amour de la haine et la tendresse de la cruauté. Les personnages qui habitent son récit sont avant tout des êtres imparfaits et faillibles. L’univers orchestré par les comédiens et le metteur en scène, Claude Poissant, reste fidèle à cette idée d’imperfection. La pièce se déploie dans rythme décalé où le comique et le tragique se chevauchent et s’entremêlent jusqu’à confondre le public.

Les comédiens offrent des performances nuancées et honnêtes sans jamais basculer dans la caricature. Si le personnage du millénial est devenue la cible facile des grands médias et des baby-boomers, il est ici traité comme un être complexe. Je salue le travail de Florence Longpré qui, dans le rôle d’Émilie, nous livre une interprétation dramatique et lucide. L’actrice offre plusieurs moments profondément touchants, comme le démontrait le silence chargé d’émotion qui planait dans la salle.  

Je suis ressortie de la pièce le cœur serré, ayant revécu, à travers le récit, des épisodes de ma propre existence. Je me rappelle trop bien de cette sensation, de cette pierre qui pèse sur notre torse quand on aime trop, quand on aime mal. Au final, c’est le genre de pièce que l’on appréhende subjectivement, le sujet étant si proche de nous. Le résultat n’en demeure pas moins un texte chargé d’émotion qui nous rappelle la fureur de nos sentiments et la douleur de l’abandon.

Éros au CHSLD
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