Enfants maudits, mères indignes

La maternité est devenue un idéal déchu. Le merveilleux s’y est écoulé en libérant les relents d’une fatigue chronique. M.I.L.F, une pièce de théâtre écrite par Marjolaine Beauchamp et publiée sous forme de recueil le 26 février 2018, est une Ode aux mères qui n’arrivent plus à voir leur réflexion dans ce miroir craquelé.

M.I.L.F. narre les vies de trois mères qui font face à trois réalités différentes. La première, M.I.L.F. (Mother I’d like to fuck), tente d’alléger le poids de la maternité à travers ses expériences sexuelles tandis que M.I.L.K. (Mother I’d like to kill) la rejette en s’en sauvant. M.I.L.S. (Mother I’d like to save), de son côté, essaie de respirer sous le poids de ses responsabilités qui semblent la tuer à petit feu. En fin de compte, ces récits se marient pour lancer le même cri du cœur : il arrive parfois que les sacrifices des femmes plombent leur désir d’être mère.

D’abord jouée les 11 et 12 septembre 2017 à la Nouvelle Scène Gilles Desjardins d’Ottawa avant d’être publiée, M.I.L.F. avait fait couler beaucoup d’encre avec sa façon originale de marier les thématiques de la maternité et de la sexualité. Dans son processus de création, l’auteure avait interviewé des mères d’un peu partout au Québec afin de créer des protagonistes d’une grande humanité. Ces récits de vie lui ont permis de jeter un regard lucide sur le rôle de mère.

Le bagage poétique qu’apporte Marjolaine Beauchamp transparaît dans la façon dont elle présente les monologues de ses personnages. Ces derniers s’expriment de manière très imagée en permettant aux lecteurs de se plonger dans les plusieurs couches de sens : « J’ai pris ma jarretelle de mariage pis j’ai fait coudre/une rose/J’y mets comme un bandeau/C’est de la transmission de génération/Un cadeau de la vie/Pour toute ce que j’endure » (p.26). Cette poésie éloigne les femmes des attentes archétypales qu’a la société à leur égard.

M.I.L.F. joue également avec la relation qui existe entre les femmes et leur corps à travers des protagonistes qui se sentent menacées dans leur féminité. En effet, avec la réalité de l’enfantement, ces dernières observent leur corps se transformer en ressentant un réel sentiment d’effroi. Elles espèrent s’en libérer en tentant de s’épanouir à travers la sexualité.

D’ailleurs, les illustrations qui ponctuent le recueil accompagnent très bien le récit. Ces œuvres d’art brut, faites par l’auteure elle-même, sont d’une très grande expressivité, ce qui vient accentuer le trouble qu’apporte l’histoire racontée par les protagonistes.

M.I.L.F propulse une nouvelle génération d’auteures qui désirent réinventer les rapports qu’ont les femmes avec le reste du monde. En entrant dans la mouvance de Denise Boucher avec Les fées ont soif, elle ouvre la voie à de nouvelles pistes de réflexion poussant les lecteurs à repenser leur rapport au réel.

Texte : Marie-Anne Audet

Joigner la discussion 1 commentaire

  • Avatar Simone Piuze dit :

    Marie-Anne Audet parle avec acuité de cette nouvelle génération d’auteures qui invitent les lecteurs à « repenser leur rapport au réel ». Chapeau à cette étudiante en communication qui entre avec force dans le monde – souvent étriqué – du journalisme. Elle n’a pas peur des mots en titrant son article « Enfants maudits, mères indignes ». Écriture coup de poing, efficace: tout est dit en peu de phrases. Et les extraits des protagonistes du livre sont choisis adéquatement. On ne résiste pas longtemps au désir de lire le recueil de Marjolaine Deschamps intitulé M.I.L.F. (Mother I’d like to fuck). Un pas en avant pour les femmes… et ceux qui les entoure.

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