Adieu ma GM

Bien chaussée, t’as roulé toute ta vie dans un chemin de gravel, de belle asphalte lisse pis parfois sur le genre de gros trou qui te fait un flat subito. Au fil du temps, ton beau char neuf s’est transformé en voiture de seconde main, jusqu’à devenir un vieux bazou. Les portes grincent, les chocs passent proche de défoncer la tôle à chaque dos d’âne. Ta tank coule, tes whipers préfèrent étendre l’eau que l’enlever, tes sensors clignotent pour rien, tu coûtes cher d’huile, pis tu passes ton temps au garage.

Mais là, c’est normal! T’en as fait des kilomètres, t’en as roulé une bonne shot. Tu nous a accompagnés dans nos vacances, t’as fait des lifts à tous les réveillon de noël, on t’a vu parkée à l’épicerie chaque jours où on avait faim. Témoin de tout, et de rien. Les fois de nos premiers amours, la fois où j’me suis planté en bicycle et quand j’ai déménagé.  T’as toujours été là.

Quand on t’a montré un gps pour la première fois, tu nous trustais pas. Pis bien souvent, ton atlas des routes du Québec aux coins chiffonnés restait le plus pratique. Ça manque jamais de batterie ça, tu nous disais.          

Même si ton cendrier a toujours été vide, que ta cuirette était à peine plissée, dernièrement t’as stallé là. L’odomètre a arrêté de tourner, t’as l’kilomètre fixe. Au garage, le monsieur à la moustache et sa chienne qui match nous a dit que les réparations valaient plus la peine, que t’étais juste bonne pour la scrap.

-Comment, la scrap? voyons!

Même si on savait que c’était la vérité, on voulait pas!  Mais là, c’est vrai, c’est arrivé; ils t’ont envoyée à la scrap. On sait pas trop c’est où, pas trop comment tu te rends là. J’en ai déjà entendu parlé, parait que y’en a plein d’autres comme toi, l’autre bord d’une grande gate opaque.

J’ai mémorisé ta couleur, tes p’tites taches de rouille, ton odeur, ton lecteur cassette, le sapin du rétro que t’as jamais changé. Je me rappelle de ton petit cup-holder toujours garni d’une poignée de change quand on en avait besoin. Je me rappelle que t’avais la direction indéfectible. Quand on s’enlignait trop vers le champ, toi, tu nous gardais en ligne droite. Aucun lousse dans l’steering, t’avais un but: nous emmener où on devait aller. – 40 dans l’banc de neige, ça te faisait pas peur, pi aweille par là.

Mais là, au moment où j’te dis bye, j’me rends compte que j’aurais encore voulu faire une couple de kilomètres avec toi. Je peux rien y faire.

Avant que tu partes, j’ai enlever ta plaque, j’y ai donnée un bec. Pis en pensant à toutes nos belles ballades, j’y ai lu: « Je me souviens ».

Texte par Félix Lebel