Les aléas du désœuvrement

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Crédit photo: Théâtre Prospero

La salle intime du théâtre Prospero accueille, pour les mois de novembre et décembre, la pièce Stop the tempo. Adaptée d’un texte de l’auteure roumaine Gianina Carbunariu, l’histoire pose un regard cru sur la jeunesse qui véhicule les paradoxes et les incertitudes de la société qu’elle incarne.

Impossible de s’échapper des yeux perçants de l’actrice Marie-Josée Samson qui déblatère sur ses trois emplois et son manque de bonheur dans la vie. Inutile de retenir le gloussement qui se pointe lorsque Marie Eve Morency ouvre la bouche pour ne dire que : « de la marde ». Inlassablement, durant les 20 premières minutes de la pièce, on ne l’entendra prononcer que ces mots pour qualifier son existence et le monde qui l’entoure. Il faut la comprendre, sa compagne de cœur l’a « crissée là » pour s’envoler vers l’Angleterre, avec un homme. Le dernier complément du trio qui compose la pièce est le seul mâle. Lucien Bergeron interprète un DJ raté qui se sent en compétition avec le nouveau copain de son ancienne amoureuse, un autre DJ répondant au doux nom de « DJ big dick ».

L’ennui parvient à réunir ces trois adultes, qui cherchent à combler le vide de leur propre existence. Ce besoin de rompre la monotonie de leur quotidien les pousse à couper le courant des clubs, supermarchés et autres lieux publics. À chacun ses techniques pour se distraire.

Les trois acteurs se renvoient la balle sans jamais s’accorder un regard ou se parler directement. Le fil de la pensée de chacun constitue le dialogue.  C’est une expérience unique pour un spectateur que de se faire fixer dans les yeux sans relâche. Le petit nombre de spectateurs renforce l’impression d’être toujours dans le champ de vision des acteurs.

Il est parfois tentant, au début de la pièce, de s’esclaffer devant le sérieux des trois jeunes comédiens. La musique électronique diffusée à partir d’un petit appareil que tient Lucien Bergeron tout au long de la pièce rend l’expérience un peu absurde. Le silence de la salle et le peu de bruits de fond teintent parfois l’écoute d’un certain malaise. Pourtant, les minutes s’écoulent et cette ambiance silencieuse devient vite «hypnotisante». Le jeu des acteurs et la quiétude environnante captivent même le plus sceptique des auditeurs.

Les protagonistes se déhanchent et remuent leur têtes tout au long de la représentation, même s’ils y expriment leur ennui et leur mal-être. Le décor de club oblige. Leur chorégraphie donne du relief à la pièce dont l’histoire reste, en somme, assez simple.

La fin de l’oeuvre est crève-cœur et impeccablement orchestrée par le metteur en scène, Marc-André Thibault. Inutile de réprimer le frisson  qui se pointe ou de cacher ses bras aux poils dressés lorsque les lumières s’éteignent. Fascinant. C’est le mot qui décrit le mieux Stop the tempo, son ambiance unique et son pied de nez aux dialogues conventionnels. Il faut s’y rendre l’esprit ouvert pour arriver à se faire happer par cette pièce étonnante.

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Béatrice Roy-Brunet

Auteur Béatrice Roy-Brunet

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