Apologie de l’art

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Crédit photo : Théâtre du Nouveau Monde

Du 10 novembre au 5 décembre, le TNM invite son public à remonter le cours de l’histoire, le temps d’une Divine Illusion, et d’aller à la rencontre de la célèbre actrice parisienne Sarah Bernhardt, à Québec, les 4 et 5 décembre 1905. Un rendez-vous qui le convie à s’interroger sur la place de l’art dans la société et sur le rapport qu’entretient l’homme avec le pouvoir.

Initialement écrite en anglais par Michel Marc Bouchard pour le Shaw Festival Theatre de Niagara-on-the-Lake l’été dernier, puis mise en scène par Serge Denoncourt, La Divine Illusion s’inspire de la réelle visite de la « Bernhardt » à Québec, au mois de décembre 1905, et de l’accueil hostile que lui réserve le clergé, qui veut l’empêcher de jouer sa pièce.

L’arrivée de la comédienne française Sarah Bernhardt (Anne-Marie Cadieux) ébranle le quotidien d’une ville dont les mœurs sont aux antipodes de celles de la Ville Lumière. L’actrice mondaine ne peut s’empêcher d’exprimer son sentiment de consternation vis-à-vis d’une société qu’elle ne parvient pas à comprendre ; celle où l’art dramatique peine à trouver sa place, où la censure du clergé est féroce et où la classe ouvrière survit de peine et de misère. Sarah Bernhardt n’est pas la bienvenue. Elle est porteuse d’un vent d’espoir et d’insolence pour lesquels l’Église n’a que mépris et critiques acerbes.

Bouchard a imaginé trois personnages : deux jeunes séminaristes, Michaud (Simon Beaulé-Bulman) et Talbot (Mikhaïl Ahooja), ainsi que leur supérieur, le frère Casgrain (Éric Bruneau). Le premier, un fils de ministre bien nanti, affectionne le théâtre et idolâtre l’actrice française. Talbot, pour sa part, est un fils d’ouvrier sombre et peu intéressé par le théâtre. Il est l’unique espoir de sa famille, qui dédie tous ses revenus à ses études au séminaire, bien qu’il soit malheureux dans cette voie.

Si les thèmes qu’elle aborde replongent le public dans les prémices d’un siècle morose, La Divine Illusion dépeint d’un humour narquois de très cruelles réalités qui sont toujours d’actualité. Des enfants sont exploités dans des usines insalubres, des jeunes sont abusés sexuellement par une figure de confiance et des adolescents sont embrigadés dans des idéaux religieux. À cela vient s’ajouter un clin d’œil au printemps érable, lorsque Sarah Bernhardt explique voir en la jeunesse étudiante l’avenir de la société.

Michel Marc Bouchard crée un parallèle entre deux époques ; en critiquant le Québec figé et conservateur du début 20e siècle, il critique implicitement le Québec d’aujourd’hui. Si la pièce de Bouchard met l’accent sur le fait qu’en 1905, l’art n’était pas valorisé, c’est que le dramaturge croit qu’il devrait l’être davantage en 2015. Au fond, La Divine Illusion prend la forme d’un cri du cœur en exposant le fait qu’il faudra toujours se battre pour que l’art ne perde pas ses acquis dans la société. La création se termine d’ailleurs par une tirade chargée en émotions, livrée par Sarah Bernhardt, cette actrice aux tonalités vocales uniques, que Victor Hugo surnommait la « Divine à la voix d’or ». « L’art est la plus belle création de l’esprit humain. Sans l’art, que serait la vie? », s’interroge-t-elle avec passion.

Hier comme aujourd’hui, l’art est le complément de la justice, de la science politique et de l’histoire. Le message de Sarah Bernhardt a finalement été entendu, puisque le Québec compte, un siècle plus tard, un innombrable éventail de troupes de danse, de théâtre, de cirque et de groupes de musique.

La Divine Illusion sera en supplémentaires les 8, 9 et 10 décembre.

Matisse Harvey

Auteur Matisse Harvey

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